Les attaques racistes contre les restaurants Master Poulet

Les attaques racistes contre les restaurants Master Poulet

Le 11 avril dernier, l’enseigne Master Poulet ouvre rue Albert-Dhalenne à Saint-Ouen. Trois jours plus tard, la mairie ordonne sa fermeture administrative et installe des blocs de béton de 1,60 mètre devant l’entrée. Le tribunal administratif de Montreuil ordonne leur retrait. La mairie obtempère, puis remplace les blocs par dix gigantesques pots de fleurs orange alignés devant la façade. L’avocat de l’enseigne affirme publiquement que ces bacs dégagent « une odeur d’excréments » insoutenable.

Un acharnement qui fait débat

Comme beaucoup de chaînes du fast-food, l’enseigne participe à des dynamiques qu’on peut critiquer : son implantation dans des quartiers déjà saturés de fast-foods, l’uniformisation de l’offre alimentaire dans les centres-villes populaires, ou les conditions de travail précarisantes dans la restauration rapide. Mais au-delà de ces critiques, ces derniers jours c’est surtout le traitement réservé à cette enseigne qui fait débat : un acharnement teinté de racisme et de mépris de classe, dénoncé par plusieurs élus.

À Saint-Ouen, en deux semaines, Master Poulet a fait l’objet de : 3 contrôles de police le jour même de son ouverture, 1 contrôle d’hygiène le surlendemain, 14 contrôles de la police municipale en 3 jours (selon un communiqué Master Poulet), une fermeture administrative, des blocs de béton de 1,60 mètre, des pots de fleurs à l’odeur fécale, une bataille judiciaire engagée par la mairie.

Dans les centres-villes des Hauts-de-Seine, du 93 et de Paris, il existe des dizaines de KFC, Burger King, McDonald’s, O’Tacos, Subway, Domino’s. Ces enseignes vendent du fast-food, ont des horaires tardifs, génèrent du bruit, des odeurs et des files d’attente. Aucune n’a jamais été emmurée par sa mairie. D’ailleurs, juste en face de Master Poulet à Saint-Ouen, un Burger King est déjà solidement installé, sans avoir déclenché le même niveau de crispation.

Une histoire bien plus longue

Pour comprendre ce double standard, il faut regarder une histoire bien plus longue. L’historien Alain Corbin, professeur émérite à la Sorbonne, publie en 1982 Le miasme et la jonquille (Aubier). Il y montre une chose simple : au XIXe siècle, la bourgeoisie ne disait pas seulement que les pauvres étaient pauvres. Elle disait qu’ils sentaient mauvais. Et c’est cette odeur supposée qui justifiait qu’on les tienne à distance.

Les nuisances qui sont reprochées (le bruit et l’odeur) sont explicitement nommées par le maire socialiste de Saint-Ouen, Karim Bouamrane. Dans un tweet publié le 25 avril dernier, il évoque « des nuisances sonores répétées » et « des odeurs affectant les habitants vivant au-dessus du restaurant ».

Une formulation qui, dans l’imaginaire français, ramène immédiatement aux propos tenus par Jacques Chirac, alors maire de Paris, sur l’immigration. Le 19 juin 1991, lors d’un dîner-débat du RPR à Orléans, Jacques Chirac prononce un discours qui restera célèbre. Il décrit un voisin imaginaire, « un père de famille, 3 ou 4 épouses, une vingtaine de gosses », et conclut : « Si vous ajoutez à cela le bruit et l’odeur, eh bien le travailleur français sur le palier, il devient fou. »

Qui cible-t-on vraiment ?

Karim Bouamrane est lui-même fils d’un ouvrier marocain du bâtiment, ancien militant communiste passé au PS, élu maire de Saint-Ouen en 2020. C’est aujourd’hui une figure montante du socialisme français, parfois pressentie pour Matignon. Au vu de son propre parcours, on peut douter qu’il vise à stigmatiser explicitement les personnes racisées. Mais si on peut lui accorder le bénéfice du doute, on peut tout de même comprendre pourquoi toute une partie de la population se sent autant attaquée par cet acharnement.

À Béziers, déjà en 2015, le maire Robert Ménard, soutenu par le FN, était élu en partie sur un discours anti-kebab. Car ce qu’on observe à Saint-Ouen, et ailleurs, suit toujours le même schéma politique français : on cible les commerces, pour cibler les gens qui les tiennent et qui y vont. Et ce sont toujours les mêmes : des personnes racisées et musulmanes des quartiers populaires.

Le sujet n’est pas le fast-food en lui-même, qu’on peut encore une fois questionner surtout dans un contexte où les quartiers populaires manquent déjà cruellement de commerces alimentaires accessibles et de qualité. Le sujet, c’est qu’on cible spécifiquement une enseigne, toujours la même.

Un pattern qui se répète

Saint-Ouen n’est pas un cas isolé. À Asnières-sur-Seine, la municipalité avait d’abord tenté d’exercer son droit de préemption sur le local pour empêcher l’installation de Master Poulet. Et le pattern dépasse largement Master Poulet. Il vient cibler de manière systématique les personnes musulmanes ou racisées.

« En un an, j’ai subi énormément de contrôles. Une nouvelle ouverture prévue dans le Val-d’Oise est aujourd’hui bloquée sans explication claire », témoigne Fatima Zohra El Kebir, fondatrice de Tema’s Cake, dans une interview à TRT Français en mars 2025.

En 2008, selon ASIDCOM (association de défense des consommateurs musulmans), le préfet du Finistère aurait ordonné à la DGCCRF de contrôler 4 kebabs à Brest et Quimper, à la demande du Renseignement Intérieur. Les syndicats CFDT, CGT, SUD et FO auraient collectivement refusé, jugeant ce contrôle discriminatoire.

En juin 2022, les sociologues Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely publient à la Fondation Jean-Jaurès une étude sur la place du kebab en France. Ils y documentent que les restaurants halal s’installent là où les loyers commerciaux sont les moins chers, dans les centres anciens populaires, en cours de transformation. Ces enseignes ne créent pas la précarité. Elles l’accompagnent. Et ce sont elles qu’on fait fermer en premier quand on veut faire venir d’autres clients.

La gentrification comme toile de fond

À Saint-Ouen, le contexte n’est pas neutre. La ville a signé en janvier 2023 une convention de rénovation urbaine de 350 millions d’euros (AFP). Et pour beaucoup, l’opposition de la mairie est une volonté de gentrification. L’adjoint à l’aménagement déclare que l’objectif est de « redescendre un petit peu le nombre de logements sociaux » pour faire venir « les catégories socio-professionnelles intermédiaires ».

Cette stratégie passe par le contrôle des commerces. Karim Bouamrane affirme ouvertement dans la presse : « Ce genre d’enseigne va à l’encontre de notre projet de commerces de qualité. La malbouffe n’a pas sa place à Saint-Ouen. » Le discours sur la qualité alimentaire devient un levier pour décider qui a le droit d’être là et qui doit partir.

Quand on parle de « commerces de qualité », de quoi parle-t-on vraiment ? De la qualité nutritionnelle ? Alors pourquoi Burger King, juste en face, ne pose aucun problème ? De l’impact sur le quartier ? Alors pourquoi les dizaines d’enseignes de fast-food dans les Hauts-de-Seine et le 93 ne font l’objet d’aucun acharnement similaire ?

La réponse est ailleurs. Elle tient à qui fréquente ces commerces, à qui les tient, à la façon dont ils sont perçus. Master Poulet vend du poulet grillé halal à bas prix. Son public est populaire, racisé, musulman. Et c’est ce public qu’on veut voir partir.

Ce que ça dit du racisme structurel

Le racisme ne se manifeste pas toujours par des insultes ou des agressions physiques. Il passe aussi par des mécanismes administratifs, des contrôles à répétition, des fermetures arbitraires, des blocs de béton plantés devant une porte. Il passe par des mots comme « nuisances », « odeurs », « bruit », qui semblent neutres mais qui portent une histoire.

Quand Jacques Chirac parlait du « bruit et de l’odeur » en 1991, il ne décrivait pas une réalité objective. Il activait un imaginaire, celui des pauvres qui sentent mauvais, des immigrés qui dérangent, des quartiers populaires qu’il faut tenir à distance. Trente-cinq ans plus tard, le mécanisme fonctionne toujours. On change les mots, on parle de « qualité de vie », de « projet urbain », de « nuisances sonores et olfactives ». Mais on vise les mêmes personnes.

Le politologue Pascal Perrineau, interrogé par l’INA en 2022, décrivait le discours de Chirac comme « une phrase qui a fait beaucoup, beaucoup polémique ». Il ajoutait : « Jacques Chirac, qui était pourtant un homme subtil, un vrai humaniste, toute sa carrière le montre, eh bien, un soir, à Orléans, il céda à la xénophobie. »

Karim Bouamrane n’a probablement pas cédé à la xénophobie de la même façon que Chirac en 1991. Mais les mécanismes qu’il active, consciemment ou non, s’inscrivent dans la même logique. Celle qui décide que certaines personnes, certains commerces, certaines odeurs, ont leur place dans la ville, et d’autres non.

Ce qui a changé depuis 1991

Tema’s Cake a engagé des poursuites contre ceux qui la harcèlent. Et sur les réseaux, des milliers de personnes filment, partagent, documentent et se mobilisent. Le député LFI de Seine-Saint-Denis, Éric Coquerel, s’est rendu devant l’enseigne pour la soutenir. Le politologue Pascal Boniface a tweeté : « On te présente comme l’Obama français, on te dit premier ministrable, tu te vois candidat à la Présidence de la République et tu finis par un combat contre Master Poulet. Y a un problème avec tes agences de com. »

Une chose a changé entre 1991 et 2026. En 1991, personne ne répondait à Chirac. En 2026, le tribunal de Montreuil a donné raison à Master Poulet en 48 heures. Les blocs de béton ont été jugés illégaux. La fermeture administrative a été contestée. L’enseigne continue de tourner.

Le rapport de force n’est plus le même. Les outils juridiques existent. Les mobilisations se structurent. Les personnes concernées ne se laissent plus faire sans réagir. Mais le mécanisme de fond, lui, reste intact : on cible les commerces pour cibler les gens. On parle de nuisances pour ne pas dire qu’on veut faire partir une population. On emmure des restaurants pour gentrifier des quartiers. Et on appelle ça de l’aménagement urbain.

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