Quand un homme est accusé c’est à lui de répondre

Quand un homme est accusé c’est à lui de répondre

Cette semaine, l’Union belge de football a dévoilé son hymne pour la Coupe du monde 2026, co-signé par Roméo Elvis et Sylvie Kreusch. Un choix qui a immédiatement déclenché de nombreuses critiques sur les réseaux sociaux, notamment de la part de personnes qui rappellent que Roméo Elvis a été accusé d’agression sexuelle en 2020 et qu’elles trouvent inapproprié qu’il représente la Belgique sur la scène d’un Mondial. Mais à côté de ces critiques qui ciblent directement Roméo Elvis, un autre type de commentaire émerge sous chaque publication qui annonce le choix de l’hymne. Un commentaire qui ne s’adresse pas à lui, mais à sa sœur, la chanteuse Angèle. Et ce, alors qu’elle n’est ni l’autrice de ces actes, ni concernée par l’hymne du Mondial 2026.

Ce qui s’est passé en septembre 2020

En septembre 2020, une jeune femme témoigne sur Instagram avoir été agressée sexuellement par Roméo Elvis dans une cabine d’essayage. Elle publie des captures d’écran d’une conversation privée avec le rappeur. Dans ces messages, Roméo Elvis écrit : « J’ai vraiment aucune explication, j’étais une merde sur le coup », « J’ai vraiment honte et j’ai vraiment pas envie que ma copine apprenne ce truc. »

Quelques jours plus tard, le 9 septembre 2020, Roméo Elvis reconnaît publiquement les faits sur Instagram. Il présente des excuses et admet avoir utilisé ses mains « de manière inappropriée sur quelqu’un ». Il parle d’une « pulsion débile » et dit regretter sincèrement.

Mais ce qui se passe ensuite ne concerne plus seulement Roméo Elvis. En quelques heures, des milliers de commentaires se déversent sur les comptes Instagram d’Angèle, sa sœur. « Pas de story par rapport à ton frère ? », « Balance ton frère », « Alors, tu dénigres toujours la présomption d’innocence maintenant que ton frère est dans la sauce ? » Les internautes ne lui demandent pas son avis. Ils lui rappellent un rôle.

Le piège de la double contrainte

Angèle, connue pour son tube « Balance ton quoi » sorti en 2018 et son engagement féministe public, se retrouve face à un piège. Si elle se tait, on l’accuse de complicité et de trahir le féminisme. Si elle condamne son frère, on la traite de « connasse sans sens de la famille ». Si elle le soutient, on lui reproche d’être hypocrite. Aucune sortie possible : elle est sommée d’arbitrer publiquement un acte qu’elle n’a pas commis.

Dans son documentaire autobiographique diffusé sur Netflix en novembre 2021, Angèle revient sur cette période. « C’était tellement violent et désolant de voir à quel point certains jubilaient de pouvoir me coincer, moi la féministe qui avait ouvert sa gueule, comme si j’étais responsable, comme si je devais payer aussi, comme si ça n’était pas déjà assez dur d’apprendre cette histoire en même temps que tout le monde. »

Elle ajoute : « Sur Twitter, on me demandait de réagir, sans quoi le combat que je menais depuis toujours était décrédibilisé. » Angèle finit par publier un message le 9 septembre 2020 : « De la même façon que je me bats aux côtés des femmes et minorités négligées, je condamne les actes qui vont à l’encontre de mes principes. Heurtant de l’apprendre ainsi. Une prise de conscience globale est à venir et un changement des mentalités s’impose. »

Dans son documentaire, elle confie : « Je ne suis presque pas sortie de chez moi pendant trois mois. »

Ce rôle qu’on assigne aux femmes

La philosophe féministe Kate Manne, professeure à Cornell University, publie en 2017 Down Girl: The Logic of Misogyny (Oxford University Press). Elle y défend une idée précise : la misogynie n’est pas seulement un sentiment de haine envers les femmes. La misogynie, c’est ce qui se passe concrètement quand une femme sort du rôle que le patriarcat lui a assigné. Elle est punie. Et quand elle reste dans le rôle, elle est récompensée. Kate Manne compare ce mécanisme à une police : le bras armé du patriarcat, qui maintient les femmes à leur place.

Le rôle assigné aux sœurs, aux mères, aux compagnes des hommes accusés, c’est de gérer la réputation de ces hommes : les défendre, les excuser, parler à leur place. Angèle, en sortant « Balance ton quoi » en 2018 et en s’affichant féministe publiquement, est sortie de ce rôle. Quand les accusations contre Roméo Elvis tombent en septembre 2020, des milliers d’internautes ne lui demandent pas son avis. Ils lui rappellent ce rôle et lui font payer son féminisme.

Pour mieux comprendre cette assignation des femmes, il faut aussi mentionner les travaux d’Arlie Hochschild. Dès 1983, dans son livre The Managed Heart, la sociologue théorise ce qu’elle appelle le travail émotionnel : un travail invisible de gestion des émotions et de la réputation des autres, socialement assigné aux femmes.

Léna Simonne, prise dans le même piège

Le même piège s’est refermé sur Léna Simonne, la compagne de Roméo Elvis à l’époque. Comme elle avait relayé quelques jours plus tôt les accusations contre Moha La Squale (rappeur français accusé de violences conjugales et séquestration en septembre 2020), les internautes lui ont demandé d’appliquer la même règle à son propre compagnon.

Léna Simonne n’avait rien à voir avec les actes de Roméo Elvis. Elle n’en était pas responsable. Mais parce qu’elle était sa compagne, et parce qu’elle avait pris position publiquement sur une affaire similaire, on lui a demandé de gérer. De répondre. De prendre position. Comme si le simple fait d’être la compagne d’un homme accusé la rendait comptable de ses actes.

Un pattern qui dépasse Angèle

On retrouve cette même logique dans de nombreuses affaires médiatiques et politiques. Quand un homme public est accusé de violences ou mis en cause pour ses actes, ce sont bien souvent les femmes de son entourage qui prennent la parole pour le défendre, le justifier, ou rassurer l’opinion. Ce sont elles qui se retrouvent chargées de réparer son image, de calmer le jeu, de présenter les excuses qu’il n’a pas formulées. Ce travail n’est pas reconnu, n’est pas rémunéré, mais il est exigé.

Les exemples traversent toute l’histoire récente. Des mères qui viennent défendre leur fils accusé de violences. Des compagnes qui minimisent les faits. Des sœurs qui prennent la parole pour expliquer que leur frère/fils/compagnon n’a rien à voir avec ça. Dans chaque cas, on transfère la responsabilité de la réponse sur une femme qui n’a rien à voir avec les actes reprochés.

Ce que ça révèle du patriarcat

Quand Angèle sort « Balance ton quoi » en 2018, elle prend position. Elle dit publiquement que les violences sexuelles existent, qu’elles sont structurelles, qu’il faut les nommer. Elle devient une figure du féminisme francophone. Mais ce féminisme ne lui donne aucun droit à l’erreur. Pire, il la rend comptable des actes de tous les hommes de son entourage.

Le message sous-jacent est clair : une femme féministe doit contrôler les hommes autour d’elle. Si un homme de son entourage commet des violences, elle a échoué. Son féminisme est invalidé. Elle doit se justifier, s’expliquer, prendre position. Comme si le féminisme obligeait les femmes à surveiller et à corriger les hommes, plutôt qu’à exiger que les hommes répondent eux-mêmes de leurs actes.

Dans son documentaire, Angèle dit : « Certains jubilaient de pouvoir me coincer. » Ce jubilation n’est pas anodine. Elle révèle quelque chose de précis : la punition des femmes qui sortent du rôle. Angèle avait ouvert sa gueule. Elle avait dit publiquement que les violences sexuelles étaient inacceptables. Quand son frère est accusé, une partie du public voit une opportunité : la faire taire, la discréditer, la remettre à sa place.

Ce qui se passe en 2026

En avril 2026, l’Union belge de football annonce que Roméo Elvis co-signe l’hymne de la Coupe du monde 2026. Les critiques fusent immédiatement. Beaucoup de personnes rappellent les accusations de 2020 et estiment qu’il est inapproprié qu’il représente la Belgique sur cette scène. Ces critiques sont légitimes. Elles visent Roméo Elvis, l’auteur des actes.

Mais à côté de ces critiques, d’autres commentaires apparaissent. Sous les publications qui annoncent l’hymne, des internautes interpellent Angèle. Pas Roméo Elvis. Angèle. Celle qui n’a rien à voir avec l’hymne. Celle qui n’a pas commis les actes. Celle qui n’est pas responsable des choix de l’Union belge de football.

Le mécanisme se répète. Six ans après les accusations, on demande toujours à Angèle de répondre des actes de son frère. On ne lui demande pas son avis sur l’hymne. On ne lui demande pas ce qu’elle pense du choix de la fédération. On lui rappelle qu’elle doit gérer. Qu’elle doit prendre position. Qu’elle doit payer.

Ce qu’on devrait faire à la place

Le seul à devoir répondre des actes de Roméo Elvis, c’est Roméo Elvis. Quand on transfère cette responsabilité sur une femme de l’entourage, on ne lutte pas contre les violences sexuelles. On rappelle aux femmes qu’elles n’ont pas le droit de sortir du rôle. Surtout pas en s’affichant féministes.

Si on veut vraiment questionner le choix de l’Union belge de football, on questionne l’Union belge de football. On questionne Roméo Elvis. On ne va pas chercher sa sœur pour lui demander de gérer à sa place.

Angèle a dit ce qu’elle avait à dire en septembre 2020. Elle a condamné les actes. Elle a rappelé ses principes. Elle n’a rien d’autre à ajouter six ans plus tard. Elle n’a pas à porter la responsabilité des choix de son frère, ni des choix d’une fédération de football.

Le patriarcat fonctionne en assignant aux femmes le travail invisible de gestion des émotions, des réputations, des excuses. Ce travail épuise. Il enferme. Il punit celles qui refusent de le faire. Angèle l’a refusé en 2020. Elle a payé. En 2026, on lui demande encore de le faire. Elle n’a toujours rien à répondre.

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