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Édition du dimanche 11 octobre 2026
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IA et livres : Anthropic a détruit des millions de livres d’occasion pour entraîner son IA, et la justice des États-Unis a jugé le procédé légal

Le 21 juillet, dans un procès qui oppose IA et livres, la justice des États-Unis a validé un accord de 1,5 milliard de dollars. Cet accord, conclu entre l'entreprise Anthropic et des écrivain·es, montre aussi que seul le piratage est sanctionné. Pourtant, Anthropic a également acheté des millions de livres d'occasion, détruits après numérisation, sans rien devoir à leurs auteurs et autrices. Or, en France, près d'un livre acheté sur cinq est déjà un livre d'occasion. Que change la rencontre entre IA et livres pour celles et ceux qui écrivent ?

Dario Amodei interrogé sur scène à la conférence TechCrunch Disrupt Décryptage
Dario Amodei (à droite), directeur général d'Anthropic, à la conférence TechCrunch Disrupt, le 20 septembre 2023. TechCrunch / Wikimedia Commons, CC BY 2.0

En 2025, la France a compté 85 fermetures de librairies pour 83 ouvertures. Le Centre national du livre (CNL), l’établissement public qui soutient la filière, n’avait jamais relevé un solde négatif. Le site spécialisé ActuaLitté a détaillé ce bilan le 4 juin.

Dans le même temps, les lecteurs et lectrices achètent davantage d’occasion. Près de 20 % des livres achetés en 2022 étaient des exemplaires de seconde main. Ce chiffre vient d’une étude du ministère de la Culture et de la Sofia, publiée le 10 avril 2024. La Sofia gère des droits collectifs pour les auteurs et autrices de l’écrit. Or le droit d’auteur s’éteint à la première vente d’un livre. Une revente ne rapporte donc rien à la personne qui l’a écrit.

Ce marché de l’occasion intéresse désormais les entreprises d’intelligence artificielle (IA). Le lien entre IA et livres tient à la manière dont ces outils sont fabriqués. Un assistant comme ChatGPT ou Claude apprend à écrire à partir de milliards de phrases. Cette phase s’appelle l’entraînement. Anthropic, l’entreprise des États-Unis qui développe Claude, a acheté des millions de livres d’occasion pour entraîner son modèle. Elle les a fait découper, numériser, puis recycler. La justice des États-Unis a jugé ce procédé légal.

IA et livres : Anthropic a acheté puis détruit des millions d’exemplaires d’occasion, sans que leurs auteurs et autrices soient consulté·es

Le programme s’appelait « Project Panama ». Le quotidien états-unien The Washington Post l’a révélé le 27 janvier. Son enquête s’appuie sur plus de 4 000 pages de documents rendus publics dans un procès intenté par des écrivain·es. Un document interne d’Anthropic y décrit le projet comme un effort pour numériser « de façon destructive » tous les livres du monde.

« Nous ne voulons pas que l’on sache que nous travaillons là-dessus. »

Document interne d’Anthropic sur le « Project Panama », cité par le « Washington Post » le 27 janvier

À partir du début de l’année 2024, l’entreprise a acheté des livres par lots de plusieurs dizaines de milliers. Ses principaux fournisseurs étaient Better World Books et World of Books, deux revendeurs de livres d’occasion en ligne. Un prestataire coupait le dos des livres avec une machine hydraulique. Les pages étaient numérisées, puis le papier partait au recyclage.

L’opération a coûté plusieurs dizaines de millions de dollars en un an environ, selon le Washington Post. Un appel d’offres cité par le journal évoque la conversion de 500 000 à deux millions de livres en six mois. Un texte interne de janvier 2023 explique ce choix. Les livres devaient apprendre au modèle à bien écrire, mieux que les textes trouvés sur Internet.

Avant ces achats, Anthropic avait pris des livres sans les payer. L’entreprise a téléchargé environ sept millions de copies sur des bibliothèques pirates en 2021 et 2022. Elle affirme ne pas avoir utilisé les fichiers de la principale, LibGen, pour entraîner un modèle commercialisé.

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IA et livres : la justice des États-Unis a jugé légale la destruction d’exemplaires achetés et n’a sanctionné que le piratage

Un tribunal fédéral de Californie a examiné ces méthodes dans un procès opposant IA et livres. La romancière Andrea Bartz et les auteurs Charles Graeber et Kirk Wallace Johnson avaient attaqué Anthropic en 2024. Le juge William Alsup a rendu sa décision le 23 juin 2025.

Le juge a séparé trois questions. Il a estimé qu’entraîner une IA sur des livres relevait du fair use, parce que le modèle produit des textes nouveaux. Il a jugé que numériser un livre acheté, puis détruire l’exemplaire papier, était aussi légal. Selon lui, l’entreprise change seulement le format d’un objet qu’elle possède, sans créer de copie supplémentaire. Il a en revanche refusé cette protection à la bibliothèque de plus de sept millions de livres piratés.

Anthropic défend cette lecture. Aparna Sridhar, sa directrice juridique adjointe, a déclaré au Washington Post que la décision de juin 2025 restait pleinement valable. Elle a précisé que le litige portait sur la façon dont certains livres avaient été obtenus, et non sur le droit de s’en servir.

IA et livres : l’accord de 1,5 milliard de dollars indemnise environ 480 000 titres, et des libraires signalent de nouvelles commandes en gros

Le volet du piratage s’est conclu par un accord financier. Anthropic a accepté de verser 1,5 milliard de dollars, soit environ 1,3 milliard d’euros. La juge Araceli Martínez-Olguín l’a approuvé définitivement le 21 juillet.

L’accord couvre 482 460 titres, et des demandes ont été déposées pour 91,3 % d’entre eux. Ces chiffres viennent de l’Authors Guild, une organisation professionnelle d’auteurs et autrices des États-Unis. Elle estimait en avril le versement à environ 2 930 dollars par titre, avant intérêts. La somme est partagée à parts égales avec la maison d’édition quand le contrat est toujours en cours.

Les versements n’avaient pas commencé début septembre, selon Writer Beware, un site d’alerte tenu par une association d’écrivain·es des États-Unis. Trois recours ont été déposés en août contre des points de l’accord.

L’approbation de l’accord a relancé l’intérêt pour le « Project Panama ». Début août, des publications très partagées ont affirmé que des livres rares étaient détruits. Le site français Journal du Geek a vérifié cette affirmation le 6 août. Selon lui, les fournisseurs disent viser surtout des essais parus depuis les années 1970 et restés invendus. Des libraires spécialisé·es assurent pourtant avoir vu des éditions anciennes dans certains lots.

Des libraires d’occasion de plusieurs pays signalent depuis l’été des commandes en gros inhabituelles. Le magazine états-unien The Atlantic a enquêté sur ces achats le 5 août. Il n’a pas pu établir qui les passait, ni si les livres étaient destinés à être détruits.

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IA et livres en France : l’occasion ne rémunère pas les auteurs et autrices, et la loi sur l’IA attend à l’Assemblée nationale

En France, où le fair use n’existe pas, le conflit entre IA et livres est aussi porté devant les tribunaux. En mars 2025, trois organisations du livre ont assigné Meta, la maison mère de Facebook, devant le tribunal judiciaire de Paris. Il s’agit du Syndicat national de l’édition (SNE), de la Société des gens de lettres (SGDL) et du Syndicat national des auteurs et des compositeurs. Elles reprochent à Meta d’avoir utilisé des œuvres protégées sans autorisation pour entraîner son IA.

Prouver qu’une IA a utilisé des livres reste difficile, parce que les entreprises ne publient pas la liste des œuvres. La sénatrice Laure Darcos (Horizons) a déposé une proposition de loi pour y répondre. Le texte crée une présomption d’utilisation. Si un indice rend l’usage d’une œuvre vraisemblable, ce serait à l’entreprise d’IA de prouver le contraire. Le Sénat l’a adopté le 8 avril.

Laure Darcos
Laure Darcos, en 2019. Jérémy Barande / Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0

À l’Assemblée nationale, la commission des affaires culturelles l’a approuvé sans modification le 2 juin. Le rapport du député Emmanuel Maurel cite l’affaire Anthropic. Le texte était inscrit en séance en juin, mais les débats se sont arrêtés avant son examen, a rapporté l’Agence France-Presse le 15 juin.

La revente des livres fait l’objet d’un autre projet. Le 11 avril 2025, le ministère de la Culture a dit vouloir étudier un « droit de suite », selon le magazine professionnel Livres Hebdo. Chaque revente d’un exemplaire donnerait lieu à un versement en faveur de la création. Le gouvernement devait d’abord consulter le Conseil d’État.

Des circuits ramènent déjà l’occasion vers les librairies. Depuis le 2 juillet, la plateforme Recyclivre propose aux librairies indépendantes de reprendre les livres de leur clientèle contre un bon d’achat. Selon l’étude du ministère de la Culture et de la Sofia, quatre Français·es sur dix ont déjà revendu un livre.

Les sources de cet article

  1. The Washington Post, « Inside an AI Start-Up's Plan to Scan and Dispose of Millions of Books », 27 janvier 2026
  2. Akin Gump, résumé de la décision du juge William Alsup dans l'affaire Bartz contre Anthropic, 23 juin 2025
  3. Authors Alliance, « Bartz v. Anthropic Settlement Receives Final Approval », 21 juillet 2026
  4. Authors Guild, point d'étape sur l'accord avec Anthropic, 17 avril 2026
  5. Ministère de la Culture et Sofia, étude sur le livre d'occasion, 10 avril 2024
  6. Sénat, proposition de loi relative à l'instauration d'une présomption d'utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d'intelligence artificielle, adoptée le 8 avril 2026
  7. ActuaLitté, « Les fermetures de librairies en France ont dépassé les créations en 2025 », 4 juin 2026

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