En France, 67 % des adultes estiment que les lunettes connectées présentent un risque pour la vie privée. Ce chiffre vient d’un sondage mené du 22 au 29 janvier auprès de 2 128 personnes pour la CNIL. La Commission nationale de l’informatique et des libertés est l’autorité française chargée de protéger les données personnelles. Le 11 mai, elle a publié un appel à la vigilance sur ces appareils. Elle y écrit qu’il est très difficile de savoir si l’on est filmé·e.
Les lunettes connectées ressemblent à des lunettes ordinaires. Leur monture contient une caméra et un micro, reliés au téléphone de la personne qui les porte. Le groupe états-unien Meta, propriétaire de Facebook et d’Instagram, domine ce marché avec les Ray-Ban Meta. Il les fabrique avec le lunetier franco-italien EssilorLuxottica et en a vendu plus de 7 millions en 2025. Sur les réseaux sociaux, ces lunettes connectées ont pourtant reçu un surnom, « pervert glasses », soit « lunettes de pervers ». Des propriétaires disent désormais hésiter à les porter en public.
Les lunettes connectées de Meta sont surnommées « lunettes de pervers » car des hommes s’en servent pour filmer des femmes à leur insu
Ce surnom vient d’un usage précis. Des créateurs de contenu, en majorité des hommes, abordent des femmes en les filmant avec leurs lunettes connectées. Ils publient ensuite les séquences en ligne, sans l’accord des femmes filmées. Futurism, un site états-unien d’actualité scientifique et technologique, a décrit cette pratique le 13 juillet.
Les femmes sont les premières visées, selon les associations interrogées par l’agence de presse Reuters dans une dépêche du 18 septembre. Ines Girard travaille sur les violences de genre facilitées par la technologie au Centre Hubertine Auclert, un organisme francilien consacré à l’égalité. Elle estime que l’industrie technologique devrait faire davantage pour empêcher ces abus.
Au Royaume-Uni, certains lieux ouverts au public ont interdit ces lunettes, selon un reportage de la chaîne publique Channel 4.
Des propriétaires de lunettes connectées renoncent à les porter en public par crainte d’être pris pour des prédateurs
Le rejet touche maintenant les personnes qui ont acheté ces lunettes. Engadget, un site états-unien spécialisé dans les technologies, a recueilli leurs témoignages. Futurism les a repris en titrant que le rejet est si fort que des propriétaires ont peur de s’en servir en public.
Danielle, une créatrice de contenus de voyage, affirme que le comportement de nombreux hommes a gâché ce produit. Ses propres lunettes lui servent désormais, selon ses mots, de presse-papiers de luxe.
Un vidéaste indépendant raconte avoir évoqué en ligne l’achat d’une paire. Des internautes y ont répondu en décrivant les porteurs de ces lunettes comme des prédateurs. Il dit avoir reconsidéré son achat.
Meta répond que la protection de la vie privée est intégrée à ses lunettes depuis leur conception. Un porte-parole du groupe l’a déclaré à Reuters. L’entreprise indique que la caméra se désactive si le voyant d’enregistrement est masqué.
En Allemagne, le commissaire de Hambourg assimile les lunettes connectées à des caméras déguisées, mais l’agence qui peut les interdire juge leur voyant suffisant
Ce voyant est au centre du débat en Allemagne. Thomas Fuchs est le commissaire à la protection des données de Hambourg, chargé du contrôle de Meta pour tout le pays. Fin juillet, il a déclaré à la chaîne publique ARD que ces lunettes connectées étaient des « caméras déguisées ». Ses services ont testé le modèle de Meta. Ils jugent le voyant trop faible pour être repéré de façon fiable en plein jour.
Le droit allemand interdit la vente et la possession d’appareils d’enregistrement dissimulés dans des objets du quotidien. Thomas Fuchs en déduit qu’une interdiction des lunettes de Meta est possible. Il ne peut pas la prononcer lui-même. Cette décision revient à la Bundesnetzagentur, l’agence fédérale qui surveille les réseaux et les équipements de télécommunication.
La Bundesnetzagentur n’a pas suivi ce raisonnement. Mi-août, elle a indiqué ne voir aucune raison d’interdire les modèles qu’elle a examinés. Elle considère que le voyant suffit à signaler un enregistrement. Elle n’a ouvert aucune procédure et dit continuer à surveiller le marché, selon le blog informatique allemand Deskmodder.
D’autres autorités européennes suivent le dossier. La Commission irlandaise de protection des données contrôle Meta pour toute l’Union européenne, car le groupe a son siège européen en Irlande. Thomas Fuchs dit discuter avec elle d’une réponse commune.
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En France, les lunettes connectées relèvent du droit à l’image et de l’article 226-1 du code pénal, qui ne s’applique pas dans la rue
En France, la CNIL rappelle deux textes dans son appel du 11 mai. Le premier est l’article 9 du code civil. Il garantit à chaque personne le respect de sa vie privée, dans les lieux privés comme dans les lieux publics. Le droit à l’image en découle. La CNIL demande aux porteurs et porteuses d’obtenir l’accord des personnes filmées avant toute publication.
Le second texte est l’article 226-1 du code pénal, dont le champ est plus étroit. Il punit d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende le fait de filmer une personne sans son consentement dans un lieu privé. Une femme filmée dans la rue ou dans un parc n’entre donc pas dans ce cadre.
« Toute personne pourra potentiellement être équipée d’une caméra. »
La CNIL, dans son appel à la vigilance sur les lunettes connectées, le 11 mai
Les poursuites reposent alors sur d’autres infractions. Le parquet de Paris a ouvert au moins une enquête pour harcèlement sexuel en lien avec des lunettes connectées, selon Reuters. Les plaintes portent sur des vidéos de femmes filmées dans la rue, puis publiées sans leur accord. Le parquet n’a pas précisé la marque des lunettes. Sa section de lutte contre la cybercriminalité a testé ces appareils début septembre.
La CNIL a reçu moins de dix plaintes sur l’usage de lunettes connectées au travail. Nacera Bekhat, responsable des affaires économiques à la CNIL, s’est exprimée auprès de Reuters. Selon elle, ces lunettes posent de vraies difficultés pour informer les personnes filmées et recueillir leur consentement.
Le voyant ne règle pas cette question. Ines Legendre est juriste à e-Enfance, l’association qui gère le 3018, le numéro national contre le cyberharcèlement. Elle rappelle qu’un voyant allumé ne vaut pas accord de la personne filmée. La CNIL et des juristes interrogé·es par Reuters jugent ces règles difficiles à faire appliquer quand une vidéo circule vite en ligne.
La CNIL a annoncé des travaux sur la conformité des lunettes connectées, menés avec ses homologues du Comité européen de la protection des données. Son appel du 11 mai ne mentionne ni contrôle ni sanction.