En France, 38 % des femmes musulmanes déclarent avoir subi une discrimination en raison de leur religion au cours des cinq dernières années. Dans l’ensemble de la population, cette proportion est de 7 %. Ces chiffres viennent d’un rapport du Défenseur des droits, l’autorité indépendante chargée de lutter contre les discriminations. Publié le 4 décembre 2025, il s’appuie sur une enquête menée en 2024 auprès de plus de 5 000 personnes dans l’Hexagone.
Depuis le début de l’année, ces femmes sont aussi visées par un nouvel outil. Les assistants d’intelligence artificielle (IA) modifient une photo à partir d’une consigne écrite. Le résultat est une image générée par IA, fabriquée par un logiciel et non par un appareil photo. Des internautes s’en servent pour retirer le voile de femmes photographiées, sans leur accord.
Le 5 septembre, un élu a repris ce procédé. Julien Odoul, député d’extrême droite de l’Yonne, est porte-parole du Rassemblement national (RN). Il a publié sur le réseau social X une image générée par IA. Elle montre une jeune femme sans son voile, avec les mots « Liberté française ! ».
Julien Odoul a publié une image générée par IA d’une inconnue dont la famille demandait de ne plus diffuser la photo
La photo d’origine montre une jeune femme qui traverse un passage piéton. Elle porte un voile et une longue tenue rose. Le quotidien Le Parisien l’avait publiée le 1er septembre pour illustrer le projet du RN d’interdire le voile. En quelques jours, des internautes l’ont partagée comme une image de fierté et de style, rapporte Midi Libre, quotidien régional d’Occitanie.
Le 4 septembre, Aly Diouara, député La France insoumise (LFI) de Seine-Saint-Denis, l’a publiée sur X avec un seul mot, « Liberté ». Le même soir, le journaliste de mode Louis Pisano a relayé sur X un message de la famille de la jeune femme. Selon ce message, la photo a été prise à son insu. La jeune femme souhaite rester anonyme et sa famille demande de ne plus partager l’image. Le Parisien l’a retirée à sa demande.

Julien Odoul a publié sa version le lendemain, en réponse à Aly Diouara. Sur cette image générée par IA, le voile a disparu. La tenue rose est remplacée par un débardeur blanc et un pantalon. La mention « Fabriqué avec l’IA » figure sous la publication, précise Anadolu, l’agence de presse publique turque. Le 6 septembre, la publication comptait 2,7 millions de vues. Ni le député ni son entourage n’avaient alors répondu aux critiques, selon Midi Libre.
L’image générée par IA est légendée « Liberté française ! », alors que le parti du député veut punir le port du voile d’une amende
La publication de Julien Odoul intervient six jours après une annonce de son parti. Le 30 août, Jean-Philippe Tanguy, député RN de la Somme, était l’invité de la chaîne d’information BFMTV. Il a déclaré que le RN sanctionnerait le port du voile par une amende s’il arrivait au pouvoir en 2027.
Cette fois, la légende de l’image générée par IA reprend le mot choisi par Aly Diouara. Des internautes ont reproché au député d’avoir utilisé l’IA pour dévêtir une femme sans son consentement, rapporte Midi Libre. Sabrina Sebaihi, députée écologiste des Hauts-de-Seine, a adressé un signalement à la procureure de la République de Paris. Le site d’information algérien TSA l’a rapporté le 11 septembre.

« La liberté ne consiste pas à désigner des femmes en raison de leur religion. »
Sabrina Sebaihi, députée écologiste des Hauts-de-Seine, dans son signalement à la justice, cité par TSA
Retirer un voile avec une image générée par IA est une pratique répandue en ligne, que les assistants acceptaient encore en octobre
Le procédé employé par le député circulait depuis des mois. En janvier, le magazine états-unien WIRED, consacré aux technologies, a examiné 500 images produites par Grok sur demande, du 6 au 9 janvier. Grok est l’assistant d’IA intégré à X. Environ 5 % de ces images montraient une femme à qui l’outil avait retiré ou ajouté un vêtement religieux ou culturel.
Neuf mois plus tard, ces demandes aboutissaient toujours. Le 1er octobre, le quotidien britannique The Guardian a rapporté que des assistants d’IA retiraient le voile de femmes musulmanes sur simple demande. L’observatoire des incidents d’IA de l’OCDE, une organisation internationale, cite ChatGPT et Grok. Il classe chaque image générée par IA de ce type parmi les atteintes aux droits fondamentaux.
Présenter le retrait du voile comme une libération a un précédent dans l’histoire coloniale française. En mai 1958, à Alger, l’armée française a organisé des cérémonies où des Algériennes retiraient leur voile en public. Une de ses affiches disait « N’êtes-vous donc pas jolie ? Dévoilez-vous ! ». L’historien britannique Neil MacMaster a étudié cette campagne dans Burning the Veil (2009).
Image générée par IA : le code pénal punit depuis 2024 sa diffusion sans consentement, mais seulement quand rien n’indique qu’elle est fausse
En droit français, l’article 9 du code civil garantit le respect de la vie privée. Les tribunaux en ont tiré un droit à l’image, qui permet à chacun·e de s’opposer à la diffusion de sa photo sans son accord. La personne photographiée peut demander à un juge civil le retrait de l’image et des dommages et intérêts.
Le code pénal traite à part les images modifiées. Son article 226-8 punit la diffusion d’un montage réalisé avec l’image d’une personne sans son consentement. La loi du 21 mai 2024 visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique l’a étendu aux hypertrucages. Depuis, une image générée par IA qui représente une personne sans son accord relève du même article. La peine est d’un an de prison et de 15 000 euros d’amende. Elle passe à deux ans de prison et 45 000 euros d’amende quand l’image est publiée en ligne.
Ce texte comporte une condition. L’infraction suppose qu’il n’apparaisse pas « à l’évidence » que le contenu est fabriqué, et que rien ne le mentionne expressément. Or la publication de Julien Odoul portait la mention « Fabriqué avec l’IA ». Seul un tribunal pourrait dire si cette mention suffit.
Le signalement de Sabrina Sebaihi s’appuie sur un autre texte, la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. La députée demande au parquet d’examiner si la publication constitue une provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence. Ce délit est puni d’un an de prison et de 45 000 euros d’amende. Un signalement n’est pas une plainte. Le parquet décide seul des suites à lui donner, et Julien Odoul est présumé innocent.
Peu de personnes visées engagent ces procédures. Le Défenseur des droits l’a mesuré pour les discriminations liées à la religion, à l’origine ou à la couleur de peau. Seules 23 % des victimes ont entrepris une démarche officielle. Pour les autres motifs, la proportion est de 37 %.