Depuis le 20 janvier 2025, les États-Unis ne reconnaissent officiellement que deux sexes, masculin et féminin. Le président Donald Trump l’a inscrit dans un décret signé le jour de son investiture. Dans 26 pays, 50 % des adultes approuvent une troisième option sur les documents officiels, et 36 % s’y opposent. Ces chiffres viennent d’une enquête de l’institut de sondage Ipsos, publiée le 27 mai 2024.
Ce débat concerne la variance de genre. Ce terme, traduit de l’anglais gender variance, désigne les identités et les rôles sociaux qui sortent de la répartition entre hommes et femmes. Il recouvre notamment les personnes non binaires, auxquelles une journée internationale est consacrée chaque 14 juillet. La variance de genre est souvent présentée comme un phénomène apparu dans les années 2010.
Les travaux d’historien·nes et d’anthropologues décrivent une chronologie bien plus longue. En Asie du Sud, dans le Pacifique et dans les Amériques, des sociétés ont donné un nom et une fonction à la variance de genre. Les administrations coloniales et les missions chrétiennes ont ensuite réprimé ces rôles, dont plusieurs existent toujours.
En Inde, une loi britannique de 1871 a classé les hijras parmi les criminels : la variance de genre y était déjà connue et organisée
Le cas de variance de genre le mieux documenté est celui des hijras. En Inde, au Pakistan et au Bangladesh, ce nom désigne des personnes assignées garçons à la naissance qui vivent dans un genre féminin.
Jessica Hinchy, historienne à l’université technologique de Nanyang, à Singapour, leur a consacré un livre en 2019. Son université présente Governing Gender and Sexuality in Colonial India comme la première histoire approfondie de cette communauté.
Selon ses recherches, les administrateurs britanniques du nord de l’Inde visent dès 1865 l’« extinction » progressive des hijras. En 1871, le gouvernement colonial adopte le Criminal Tribes Act, la « loi sur les tribus criminelles ». Sa deuxième partie vise les personnes que l’administration appelle « eunuques ». Elle prévoit leur enregistrement par la police et leur interdit de porter des vêtements féminins en public.
Jessica Hinchy montre que les hijras ont échappé à la police en se déplaçant sans cesse. Elle précise que la répression tenait aussi à des facteurs locaux, dont l’attitude d’une partie des élites indiennes. Le Criminal Tribes Act a été abrogé en 1952, cinq ans après l’indépendance. En 2014, la Cour suprême indienne a reconnu l’existence juridique d’un « troisième genre ».
À Hawaï, les māhū soignaient et étaient respecté·es : la variance de genre y a été effacée du récit avant de revenir au musée
Dans le Pacifique, les premiers missionnaires chrétiens venus des États-Unis arrivent à Hawaï en 1820. L’archipel adopte sa première loi contre la sodomie en 1850. La variance de genre y avait jusque-là un nom, māhū, qui désigne des personnes réunissant le masculin et le féminin.
Le Bishop Museum, principal musée d’histoire et de culture hawaïennes, leur a consacré une exposition à Honolulu, du 18 juin au 16 octobre 2022. Elle portait sur quatre grandes pierres de la plage de Waikīkī. Selon le musée, elles honorent quatre māhū venus de Tahiti, qui ont apporté à Hawaï leur art de soigner.
« Des êtres extraordinaires, à l’esprit à la fois masculin et féminin »
Le Bishop Museum, à propos des māhū, dans la présentation de son exposition de 2022
Le musée écrit que le rôle respecté des māhū a été effacé et que l’histoire des pierres a été passée sous silence. L’exposition montrait une photographie prise vers 1973 au Glade Show Lounge, un cabaret d’Honolulu. Trois māhū y portent un badge pour éviter une arrestation, car une loi punissait alors l’« intention de tromper ».
Hinaleimoana Wong-Kalu, enseignante et cinéaste hawaïenne, se définit aujourd’hui comme māhū. Elle a coréalisé en 2020 Kapaemahu, un court-métrage d’animation sur l’histoire des quatre pierres.

Chez les Zunis et les Zapotèques, la variance de genre porte un nom, lhamana ou muxe, et donne une place dans le travail
Dans les Amériques, la variance de genre s’accompagne de métiers et de responsabilités. We’wha (vers 1849-1896) appartenait au peuple zuni, établi dans l’actuel Nouveau-Mexique. Le National Women’s History Museum, un musée des États-Unis consacré à l’histoire des femmes, a publié sa biographie en juin 2021. L’historienne Mariana Brandman s’y appuie sur les travaux de l’anthropologue Will Roscoe.
We’wha était lhamana. Le musée décrit ce statut comme un troisième genre reconnu par la société zuni. Des personnes assignées hommes à la naissance y assumaient des tâches confiées aux femmes et occupaient des positions honorées. We’wha pratiquait la poterie et le tissage, et a compté parmi les premières personnes zunis à vendre ces objets.
Fin 1885, l’anthropologue Matilda Coxe Stevenson emmène We’wha à Washington pour six mois. We’wha y rend visite au président Grover Cleveland. Selon le musée, la politique d’assimilation du gouvernement fédéral a ensuite poussé les Zunis à ne plus reconnaître les lhamana. Depuis 1990, des Autochtones d’Amérique du Nord désignent ces rôles par le terme « Two-Spirit ».
Au Mexique, les muxes vivent dans la région de Juchitán, dans l’État d’Oaxaca. Lynn Stephen, anthropologue à l’université de l’Oregon, les a étudié·es dans un article de la revue Latin American Perspectives, en 2002. Elle y décrit des personnes perçues comme des hommes, qui présentent des attributs féminins et tiennent un troisième rôle de genre.
Certain·es muxes brodent, d’autres fabriquent des bijoux, travaillent dans des bureaux ou font de la politique. Lynn Stephen précise que les muxes forment une catégorie à part, définie par le genre et non par la sexualité. Elle rattache ce rôle à des systèmes autochtones plus anciens, que les chroniqueurs espagnols avaient décrits et condamnés.
En France, la variance de genre reste absente de l’état civil, qui n’admet que les mentions « masculin » et « féminin »
En France, la variance de genre ne figure pas sur les papiers d’identité. La Cour de cassation, la plus haute juridiction judiciaire, l’a confirmé dans un arrêt du 4 mai 2017. Une personne intersexe, déclarée de sexe masculin à la naissance, demandait la mention « sexe neutre ». Le tribunal de Tours la lui avait accordée en 2015, avant que la cour d’appel d’Orléans annule cette décision en 2016.
La Cour de cassation a maintenu ce refus. Elle juge que la loi française ne permet pas d’inscrire à l’état civil un sexe autre que masculin ou féminin. Selon elle, cette division en deux est nécessaire à l’organisation sociale et juridique. Depuis une loi du 18 novembre 2016, une personne majeure peut faire changer la mention de son sexe sans justificatif médical. Ce changement ne se fait qu’entre les deux mentions existantes.
D’autres pays européens ont créé une troisième case, comme l’a rappelé le quotidien suisse Blick le 23 mai 2024. En Allemagne, la mention « divers » existe depuis 2018. En Autriche, l’état civil propose six options depuis septembre 2020.