Une femme qui vit aux États-Unis peut avoir jusqu’à 400 fois ses règles au cours de sa vie. Chez les femmes dogons du Mali, suivies dans les années 1980, ce nombre était d’environ 100. Ces chiffres viennent des travaux de Beverly Strassmann, biologiste de l’évolution et professeure d’anthropologie à l’université du Michigan. Elle les a publiés en 1997 dans la revue scientifique Current Anthropology. Les femmes dogons avaient de nombreuses grossesses et allaitaient longtemps, ce qui suspendait leurs cycles.
Ce constat nourrit depuis près de trente ans un débat médical sur la réduction des règles. L’expression désigne le fait d’espacer volontairement les saignements menstruels, ou de les supprimer, le plus souvent avec une contraception hormonale. En France, 26,8 % des femmes de 18 à 49 ans concernées par la contraception prenaient la pilule en 2023. Ce chiffre vient des données de l’Ined, l’Institut national d’études démographiques.
La réduction des règles est revenue dans l’actualité avec les travaux de Hongmei Wang. Cette biologiste chinoise étudie une piste différente de la contraception. Elle cherche à savoir si des ovulations moins fréquentes, par exemple tous les trois mois, permettraient de repousser la ménopause. Cela reviendrait à avoir ses règles environ quatre fois par an. Aucun traitement de ce type n’existe aujourd’hui.
Hongmei Wang étudie la réduction des règles à quatre par an pour prolonger la fertilité, mais ses essais portent sur des animaux
Hongmei Wang est professeure à l’Institut de zoologie de l’Académie chinoise des sciences, à Pékin. De 2017 à 2025, elle y a dirigé le laboratoire d’État consacré aux cellules souches et à la biologie de la reproduction. Ces éléments figurent dans un communiqué de la Société internationale pour la recherche sur les cellules souches (ISSCR), daté du 9 avril.
Son hypothèse part d’un fait établi. Les ovaires contiennent un stock limité d’ovules, qui diminue jusqu’à la ménopause. Hongmei Wang se demande si des ovulations plus rares ralentiraient cette diminution. Elle a présenté cette idée en janvier dans un entretien au quotidien espagnol El País. Le site d’information médicale Medical Daily en a repris les propos le 14 juillet. La chercheuse y reconnaît une limite. Bloquer l’ovulation préserverait les ovules disponibles, mais freinerait aussi la production d’œstrogènes.
La biologiste ne présente pas cette réduction des règles comme une solution prête. Selon le site d’information Xataka, qui cite le même entretien, elle juge l’idée peut-être réalisable sur le plan technique. Elle ajoute que savoir si les gens le veulent est une tout autre question. Medical Daily précise que le concept reste expérimental. Il n’est pas reconnu comme un traitement de préservation de la fertilité. L’hypothèse est testée en laboratoire, sur des modèles animaux.
Ses résultats publiés concernent d’autres techniques. En 2024, son équipe a cosigné une étude dans la revue Cell Discovery. Des cellules dérivées de cellules souches humaines ont été greffées dans les ovaires de macaques âgés. Le quotidien mexicain Excélsior rapporte qu’une guenon a ensuite donné naissance à un petit en bonne santé. Un autre essai a porté sur une soixantaine de femmes atteintes d’insuffisance ovarienne précoce. Quatre naissances ont été rapportées.
La réduction des règles par la pilule en continu est déjà pratiquée, et les essais cliniques ne montrent pas de risque supplémentaire
La piste de Hongmei Wang reste théorique, mais la pilule permet déjà d’espacer les saignements. Il suffit de la prendre sans interruption pendant plusieurs mois. Cette forme de réduction des règles a été évaluée par Cochrane, un réseau international de chercheur·euses qui synthétise les études médicales. Sa revue, dirigée par la gynécologue états-unienne Alison Edelman, a été publiée le 29 juillet 2014. Elle compare douze essais cliniques.
Les résultats sont proches entre les deux façons de prendre la pilule. Le taux de grossesse et la sécurité sont similaires avec une prise continue et une prise classique sur 28 jours. Les femmes en prise continue rapportent moins de maux de tête, de fatigue, de ballonnements et de douleurs menstruelles.
Les autrices fixent toutefois une limite à leurs conclusions. Les essais réunis sont trop petits pour mesurer les effets indésirables rares. La pilule elle-même comporte des risques connus. Elle réduit le risque de cancer de l’endomètre et de l’ovaire. Elle augmente légèrement celui de cancer du sein, d’accident vasculaire cérébral et de caillot sanguin. Le magazine Scientific American le rappelait en mai 2019 dans une enquête sur l’utilité des règles.
La pause mensuelle de la pilule n’a aucun bénéfice médical, et la réduction des règles figure dans les recommandations britanniques
La pilule classique se prend avec une semaine d’arrêt par mois. Cette pause déclenche un saignement qui ressemble à des règles. Au Royaume-Uni, la Faculté de santé sexuelle et reproductive (FSRH) fixe les recommandations professionnelles en matière de contraception. Depuis 2019, elle indique que cette pause de sept jours n’apporte aucun bénéfice pour la santé.
Le service de santé britannique, le NHS, reprend cet avis dans une fiche destinée aux soignant·es. Selon ce document, des pauses plus courtes ou moins nombreuses pourraient même améliorer l’efficacité contraceptive. La fiche décrit plusieurs schémas de réduction des règles, dont une prise sans aucune pause programmée.
Beverly Strassmann relie le nombre de cycles à un risque précis. Interrogée par Scientific American, elle indique qu’un nombre de règles plus élevé est associé à un risque accru de cancer du sein.
En France, une femme sur quatre prend la pilule et la réduction des règles passe aussi par d’autres contraceptions hormonales
Ces recommandations britanniques s’appliquent à une contraception de moins en moins choisie en France. La part de la pilule était de 56,4 % en 2000 chez les femmes de 18 à 49 ans concernées par la contraception. Elle est passée à 36,4 % en 2016, puis à 26,8 % en 2023. Ces données de l’Ined portent sur la France hors Mayotte.
Sur la même période, d’autres méthodes ont progressé. Le stérilet, l’implant, le patch et les injections représentaient ensemble 21,6 % des usages en 2000. Ils en représentent 32,5 % en 2023. Certaines de ces méthodes hormonales diminuent ou suppriment les saignements. La réduction des règles concerne donc aussi des femmes qui ne prennent pas la pilule.
La piste de Hongmei Wang, elle, ne débouche sur aucun médicament. Aucun essai sur des femmes n’a testé des ovulations tous les trois mois pour retarder la ménopause. En 2023, 9 % des femmes concernées n’utilisaient aucune contraception en France, contre 3,5 % en 2000.