En France, 55 % des adolescentes qui ont arrêté un sport disent que leurs règles les empêchent régulièrement de pratiquer. Elles sont 53 % à ne pas se sentir assez informées ou équipées pour faire du sport pendant leurs règles. Ces chiffres viennent de l’étude « Adolescentes & sport : le grand décrochage ». La mutuelle MGEN l’a publiée en janvier. L’institut d’études Kantar a interrogé pour elle 507 jeunes filles de 13 à 20 ans, du 21 septembre au 5 octobre 2025.
Les règles sont l’écoulement de sang qui survient à chaque cycle menstruel en l’absence de grossesse. Dans le sport, elles se gèrent le plus souvent sans que personne en parle. La recherche étudie peu les règles dans le sport. Une analyse parue en 2021 dans une revue universitaire a examiné 5 261 publications de sciences du sport. Seules 6 % portaient uniquement sur des femmes.
Fin juillet, le sujet est revenu dans l’actualité par des images. Des photos et des vidéos de la marathonienne chinoise Li Meizhen ont circulé sur les réseaux sociaux de nombreux pays. Elles la montrent en course, du sang menstruel visible sur les jambes.
Li Meizhen a eu ses règles au 34e kilomètre d’un marathon en 2024 et l’a terminé en 2 h 35, ce que rappellent des images redevenues virales
Le marathon du lac de Hengshui s’est couru le 22 septembre 2024 dans la province du Hebei, dans le nord de la Chine. Plus de 20 000 personnes ont pris le départ, selon le Quotidien du peuple, le journal du Parti communiste chinois.
Li Meizhen avait alors 25 ans. Cette coureuse de fond est née dans la province du Fujian. Ses règles ont commencé vers le 34e kilomètre, à huit kilomètres de l’arrivée. Elle a terminé en 2 heures, 35 minutes et 7 secondes, à la 16e place du classement féminin. Ces éléments viennent d’un portrait publié le 23 juillet par l’International Business Times UK, l’édition britannique d’un site d’information économique.
Les images avaient déjà circulé sur les réseaux sociaux chinois à l’automne 2024. Leur retour, près de deux ans après la course, s’est accompagné de fausses informations. IOL, un site d’information sud-africain, a signalé le 29 juillet que des publications annonçaient à tort le malaise ou la mort de la coureuse. Li Meizhen court toujours en compétition. Cette année, elle a porté son record personnel à 2 heures, 25 minutes et 6 secondes au marathon de Wuxi.
Les images des règles de Li Meizhen ont partagé les internautes, et l’édition chinoise de Vogue a critiqué jusqu’aux éloges adressés à la coureuse
Ces images ont suscité autant d’admiration que de rejet. L’édition chinoise du magazine de mode Vogue a consacré un article à ces réactions. Le portail d’information chinois NetEase l’a repris le 3 août.
Selon le magazine, une partie des internautes a salué une preuve de force féminine. D’autres ont jugé les images gênantes. Ils et elles ont estimé que la coureuse aurait dû abandonner, ou ont demandé pourquoi ces images étaient publiques.
Vogue Chine critique aussi les compliments. Le magazine demande pourquoi les règles d’une sportive doivent être racontées comme un exploit. Il se demande si un abandon à cause de la douleur aurait été accepté de la même façon. Il cite Susan Bordo, une philosophe des États-Unis qui a étudié les normes imposées aux femmes. Selon l’article, féliciter les femmes parce qu’elles endurent davantage leur impose une nouvelle pression.
Le magazine rappelle que Li Meizhen est d’abord une athlète de haut niveau. Il la présente comme la deuxième meilleure marathonienne chinoise en activité.
Les sportives qui ont parlé de leurs règles ont obtenu des changements, dont l’autorisation des sous-shorts foncés à Wimbledon depuis 2023
Avant Li Meizhen, une autre marathonienne avait rendu ses règles visibles, cette fois par choix. En avril 2015, la musicienne Kiran Gandhi, connue sous le nom de scène Madame Gandhi, court le marathon de Londres. Ses règles commencent le matin de la course. Elle décide de courir sans protection. Elle s’en explique dans un texte publié sur son site le 26 avril 2015.

Kiran Gandhi y écrit qu’un tampon aurait été trop inconfortable sur 42 kilomètres. Elle dit avoir voulu provoquer une discussion sur un sujet passé sous silence.
« Parler d’un problème est le seul moyen de combattre le silence qui l’entoure. »
Kiran Gandhi, sur son site, le 26 avril 2015
Dans le tennis, les témoignages des joueuses ont fait modifier un règlement. Le tournoi de Wimbledon, à Londres, impose une tenue entièrement blanche. La Britannique Heather Watson avait dit à la BBC, le groupe audiovisuel public britannique, prendre la pilule pour décaler son cycle pendant le tournoi.

Le 17 novembre 2022, Sally Bolton, directrice générale du All England Club, qui organise le tournoi, a annoncé un changement. Les joueuses peuvent porter un sous-short de couleur foncée depuis l’édition 2023. NPR, la radio publique des États-Unis, a détaillé cette décision.
La médecine a cherché une toxine dans les règles jusque dans les années 1970, et 6 % des études de sciences du sport portent uniquement sur des femmes
Le dégoût que suscite le sang des règles a longtemps reçu l’appui de savants. Pline l’Ancien est un naturaliste romain du Ier siècle. Son Histoire naturelle, une encyclopédie en 37 livres, a servi de référence en Europe pendant des siècles. Son livre VII attribue aux règles des effets nocifs.
Cette croyance est entrée dans les laboratoires au XXe siècle. À l’été 1919, le pédiatre d’origine hongroise Béla Schick confie des roses à son employée de maison. Les fleurs sont fanées le lendemain. L’employée lui dit que cela arrive chaque fois qu’elle a ses règles. Le magazine scientifique The Scientist a raconté cet épisode en 2021. Béla Schick en tire l’hypothèse d’une « ménotoxine ».
L’hypothèse a occupé des chercheurs pendant un demi-siècle. En 1974, la revue médicale britannique The Lancet publie encore une lettre sur le sujet. Kate Clancy, anthropologue à l’université de l’Illinois, a retracé cette histoire dans un article du magazine Scientific American. Elle conclut qu’il faut abandonner l’idée que les règles sont sales.
Les effets réels des règles sur l’effort physique ont été beaucoup moins étudiés. L’analyse de 2021 est signée par Emma Cowley, chercheuse en sciences du sport, et trois autres chercheuses. Elle couvre six revues spécialisées entre 2014 et 2020. Les études menées uniquement sur des hommes représentaient 31 % du total. Celles menées uniquement sur des femmes en représentaient 6 %.
Règles dans le sport en France : l’Insep suit le cycle de 130 sportives, et plus d’une adolescente sur deux se dit mal informée
En France, la recherche sur les règles dans le sport passe par l’Insep, l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance. Son programme Empow’Her suit le cycle menstruel de sportives pour adapter leur entraînement. La chercheuse Juliana Antero le dirige. En avril 2024, 130 sportives françaises y avaient participé, selon une dépêche de l’Agence France-Presse (AFP).
Juliana Antero y fait le même constat que l’analyse de 2021. Selon elle, les études de qualité sont très rares. Aucun consensus n’existe sur l’effet du cycle menstruel sur la performance. Elle indique que 9 % des études de sciences du sport des cinq années précédentes portaient sur des femmes, contre 71 % sur des hommes. Carole Maître, gynécologue à l’Insep, affirme dans la même dépêche que le cycle fait partie de la performance.
Chez les adolescentes, l’étude de la MGEN mesure ce manque d’information. Parmi les 507 jeunes filles interrogées, 53 % ne se sentent pas assez informées ou équipées pour faire du sport pendant leurs règles. La proportion atteint 63 % dans les communes de moins de 20 000 habitant·es. En Île-de-France, 67 % des répondantes disent que leurs règles les empêchent régulièrement de pratiquer. Elles sont 37 % dans le Sud-Ouest.