En France, 23 % des personnes interrogées pensent que les enfants d’immigré·es nés en France ne sont pas vraiment français. Ce chiffre vient du rapport annuel sur la lutte contre le racisme de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH). Cette autorité indépendante, qui conseille le gouvernement, l’a publié le 25 juin.
Selon le même rapport, 1,2 million de personnes de plus de 14 ans se déclarent chaque année victimes d’une atteinte raciste. La CNCDH précise que 97 % d’entre elles ne portent pas plainte. Onze jours plus tard, la Coupe du monde masculine a donné deux exemples de racisme dans le football. L’expression désigne les injures et les discriminations qui visent des joueurs en raison de leur origine ou de leur couleur de peau.
Racisme dans le football : une sénatrice paraguayenne puis Mariano Rajoy ont contesté aux Bleus le droit d’être français
Celeste Amarilla est sénatrice du Parti libéral radical authentique, au Paraguay. Le 6 juillet, la France venait d’éliminer son pays (1-0) en huitième de finale. Elle a alors publié un message sur le réseau social X. Elle y insultait Kylian Mbappé, le capitaine des Bleus, sur ses origines, son apparence et ses capacités intellectuelles.

Le gouvernement paraguayen a condamné ces propos le jour même. Celeste Amarilla a supprimé son message. Elle a dit regretter des insultes qu’elle affirme avoir subies elle-même, en tant que personne métisse. Elle a aussi réclamé des excuses au joueur, qui l’avait qualifiée de « méprisable ». Le 9 juillet, son avocat a déclaré qu’elle ne reviendrait pas sur ses propos.
Quatre jours après ce message, Mariano Rajoy a visé la même équipe. Il a dirigé le gouvernement espagnol de 2011 à 2018 pour le Parti populaire, classé à droite. Le 10 juillet, il a signé une chronique dans le quotidien espagnol El Debate, avant la demi-finale entre l’Espagne et la France. Il y décrivait un effectif français de très haut niveau, mais « sans Français ».

Le président du gouvernement espagnol, le socialiste Pedro Sánchez, lui a répondu sur X le 12 juillet.

« Que le meilleur gagne et que le racisme perde. »
Pedro Sánchez, président du gouvernement espagnol, sur X, le 12 juillet
L’Espagne a battu la France (2-0) le 14 juillet.
Face au racisme dans le football, l’État a rappelé que les joueurs sont français, alors que les descendant·es d’immigré·es disent ne pas être vu·es comme tel·les
En France, la réponse à ce racisme dans le football est venue du sommet de l’État. Emmanuel Macron a condamné des « attaques racistes » contre le capitaine des Bleus. La Fédération française de football (FFF) a porté plainte. Le 7 juillet, le parquet de Paris a annoncé l’ouverture d’une enquête pour injure publique aggravée. Elle vise aussi une provocation publique à la haine ou à la violence. Celeste Amarilla reste présumée innocente.
Ce second cas de racisme dans le football a suscité la même réaction. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a jugé la phrase de Mariano Rajoy « absolument inacceptable » sur la chaîne BFM TV. L’ambassade de France en Espagne a rappelé que les 26 joueurs sont français et que 23 sont nés en France.
Cette réponse porte sur la nationalité, qui est un statut légal. Les sciences sociales la distinguent du fait d’être vu comme français par les autres. Cris Beauchemin, Christelle Hamel et Patrick Simon, de l’Institut national d’études démographiques (Ined), ont dirigé l’enquête Trajectoires et Origines sur les immigré·es et leurs enfants. Dans un entretien de 2016, ces chercheur·ses expliquent que ces personnes adhèrent massivement à l’identité française. Elles sont pourtant très nombreuses à déclarer qu’elles ne se sentent pas vues comme françaises.
Le racisme dans le football vient aussi de supporters français : Kylian Mbappé et Karim Benzema ont décrit une appartenance qui dépend de leurs buts
Kylian Mbappé avait déjà décrit ce déni, et il venait alors de France. Le 28 juin 2021, il a manqué le tir au but qui a éliminé les Bleus face à la Suisse, à l’Euro. Il a ensuite reçu des insultes racistes sur les réseaux sociaux. Il a raconté ce racisme dans le football en avril dans « The Bridge », le podcast vidéo de son coéquipier Aurélien Tchouaméni. Il y explique avoir voulu annoncer au président de la FFF qu’il arrêtait provisoirement de jouer en sélection.
Karim Benzema, ancien attaquant des Bleus, a décrit la même expérience. En 2011, il expliquait au magazine So Foot qu’on le disait français quand il marquait. Quand il ne marquait pas, on le renvoyait à ses origines.
De 1998 à 2010, le racisme dans le football a fait de la diversité des Bleus un motif de fierté, puis l’explication d’un échec
Le sociologue Stéphane Beaud a étudié ce racisme dans le football à l’échelle de toute une équipe. Son livre Traîtres à la nation ?, écrit avec Philippe Guimard, est paru aux éditions La Découverte en 2011. Il porte sur la grève de Knysna, en Afrique du Sud. Le 20 juin 2010, pendant la Coupe du monde, les Bleus ont refusé de s’entraîner. Ils soutenaient Nicolas Anelka, exclu après une dispute avec le sélectionneur.
Stéphane Beaud montre que ce conflit sportif a été lu comme une affaire d’origines. La grève a été expliquée par les quartiers populaires où une partie des joueurs avait grandi. Douze ans plus tôt, la même diversité était célébrée. L’équipe championne du monde le 12 juillet 1998 avait été surnommée « black-blanc-beur ».
En France, le racisme dans le football déclenche une enquête en un jour, mais 97 % des victimes d’atteintes racistes ne portent pas plainte
Hors des stades, ces atteintes arrivent rarement devant la justice. Le ministère de l’Intérieur a recensé 9 737 actes racistes, xénophobes ou antireligieux en 2025, selon le rapport de la CNCDH. Ce nombre reste très éloigné du 1,2 million de victimes déclarées chaque année.
Loin du racisme dans le football, le renvoi aux origines se mesure aussi dans les contrôles d’identité. Le Défenseur des droits, autorité indépendante qui défend les personnes face aux administrations, a mené en 2024 son enquête sur l’accès aux droits. En cinq ans, 26 % de la population a été contrôlée au moins une fois. La part atteint 39 % chez les personnes perçues comme noires ou arabes, contre 23 % chez celles perçues comme blanches.
Les jeunes hommes perçus comme noirs, arabes ou maghrébins ont quatre fois plus de risques d’être contrôlés que le reste de la population. Ils ont douze fois plus de risques de subir une fouille ou une palpation. Lors de la première enquête, en 2016, le risque de contrôle était vingt fois plus élevé.