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Édition du dimanche 11 octobre 2026
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Cascadeuses : la doublure de Matt Damon dans « The Odyssey » est une femme, alors que des hommes en perruque doublent encore des actrices

En juillet, l'acteur Matt Damon a raconté que sa doublure dans « The Odyssey » était une femme, Devyn Dalton, et l'attention s'est portée sur les cascadeuses. Son récit montre aussi qu'une femme peut doubler un homme quand le tournage le demande. Pourtant, c'est l'inverse qui se pratique le plus, avec des cascadeurs en perruque qui remplacent des actrices. Or les cascadeuses sont déjà peu nombreuses, puisqu'elles représentent 14,2 % de la profession sur les films français. Pourquoi ce métier du cinéma reste-t-il aussi fermé aux femmes ?

Quatre membres de l'équipe du film The Odyssey posent à Séoul Décryptage
L'équipe du film « The Odyssey », dont Matt Damon (à droite), en conférence de presse à Séoul. République de Corée / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

En France, 14,2 % des cascadeurs employés sur les films de fiction sont des femmes. Dans l’ensemble des équipes de ces films, les femmes occupent 45 % des postes. Ces chiffres portent sur l’année 2023. Ils viennent de l’Observatoire de l’égalité femmes-hommes du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), l’établissement public qui soutient le cinéma français. Le CNC les a publiés en mars 2025.

Les cascadeuses tournent à la place des actrices les scènes dangereuses, comme les chutes, les combats ou les accidents de voiture. Elles sont aussi en concurrence avec des hommes pour ces rôles. Des productions confient encore la doublure d’une actrice à un cascadeur coiffé d’une perruque. Cette pratique porte un nom en anglais, le « wigging ».

Le cas inverse a fait l’actualité cet été. En juillet, l’acteur états-unien Matt Damon a raconté que sa doublure dans « The Odyssey » était une femme. Il tient le rôle d’Ulysse dans ce film du réalisateur Christopher Nolan, adapté du poème d’Homère. Sa doublure s’appelle Devyn Dalton. Elle dit elle-même que les cascadeuses doublent rarement un homme.

Christopher Nolan
Christopher Nolan, en 2026. Philip Romano / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0
Matt Damon
Matt Damon, en 2026. Philip Romano / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Dans « The Odyssey », Matt Damon est doublé par Devyn Dalton : les cascadeuses peuvent remplacer un homme quand la mise en scène l’exige

Matt Damon en a parlé dans « Happy Sad Confused », un podcast d’entretiens avec des acteurs et des cinéastes animé par le journaliste Josh Horowitz. La scène concernée oppose Ulysse et ses marins aux Lestrygons, des géants cannibales. Christopher Nolan l’a tournée sans images de synthèse. Des cascadeurs d’environ 2,13 mètres jouaient les géants. Des doublures de moins de 1,52 mètre remplaçaient Ulysse et ses hommes. Cet écart de taille donne l’illusion du gigantisme, selon le récit de l’acteur.

« Une cascadeuse qui avait les plus beaux bras que j’aie jamais vus »

Matt Damon, à propos de sa doublure, dans le podcast « Happy Sad Confused », en juillet

L’acteur précise que presque tous les bras visibles à l’écran sont les siens.

L’entretien de Matt Damon dans le podcast « Happy Sad Confused », mis en ligne en juillet (en anglais).

Devyn Dalton a 34 ans et vit à Vancouver, au Canada. Elle mesure 1,37 mètre. Elle travaille pour le cinéma depuis dix-sept ans et compte plus de 90 génériques. Elle est cascadeuse, danseuse et actrice. Son premier rôle était celui de la chimpanzée Cornelia dans « La Planète des singes : Les Origines », en 2011. Ces éléments viennent d’un portrait de La Presse canadienne, l’agence de presse nationale du Canada.

Elle y explique qu’une femme double rarement un homme. Selon elle, cela arrive quand un réalisateur fait passer la compétence et les qualités athlétiques avant le reste. Elle a aussi répondu au Khaleej Times, un quotidien anglophone de Dubaï. Elle y rappelle que beaucoup d’hommes ont bâti leur carrière sur une force que le public célèbre. Elle demande pourquoi il n’en irait pas de même pour les femmes.

La bande-annonce officielle de « The Odyssey », publiée par le studio Universal Pictures (en anglais).

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À Hollywood, des cascadeurs en perruque doublent encore des actrices et privent les cascadeuses d’une partie de leurs emplois

Le parcours de Devyn Dalton reste une exception dans un métier où le mouvement inverse est documenté depuis des décennies. En 2016, la cascadeuse et coordinatrice de cascades Julie Johnson a interrogé 164 de ses consœurs aux États-Unis. Quarante-trois ont répondu. Près de 40 % d’entre elles affirmaient que des hommes s’habillaient encore en femmes pour doubler des actrices. Près des deux tiers disaient avoir subi des brimades ou du harcèlement sexuel au travail.

Le syndicat des acteurs et actrices des États-Unis, qui représente aussi les cascadeuses, ne les avait pas interrogées depuis 1982.

L’année suivante, la même Julie Johnson a saisi ce syndicat, devenu le SAG-AFTRA. Deadline, un site d’information spécialisé dans l’industrie du cinéma, a raconté l’affaire en novembre 2017. Elle concernait le tournage de « Bumblebee », un film de la série « Transformers ». La feuille de service demandait à un pilote de se présenter habillé en noir, avec une perruque. Le syndicat n’a pas commenté ce cas.

La convention collective du SAG-AFTRA n’interdit pas ces choix. Elle demande au coordinateur de cascades de « s’efforcer » de recruter une personne du même sexe que le rôle doublé. Pour les cascades sans personnage identifié, comme la conduite d’une voiture dans un décor, le texte n’impose aucune égalité d’accès.

Au Royaume-Uni, les cascadeuses étaient 62 sur 394 inscrits au registre du métier, et une étude l’explique par un recrutement entre hommes

Le déséquilibre se mesure aussi au Royaume-Uni. Le British Stunt Register est l’organisme qui recense les professionnel·les des cascades du pays. En septembre 2018, il comptait 394 membres, dont 62 femmes. Le chiffre a été publié par Women In Stunts, un site consacré aux femmes du métier.

Laura Crossley, maîtresse de conférences en cinéma à l’université de Bournemouth, a étudié les causes de cet écart. Son article est paru en 2024 dans le Journal of British Cinema and Television, une revue universitaire. Elle y constate que la plupart des coordinateurs de cascades sont des hommes. Ils engagent en priorité des hommes avec lesquels ils ont déjà travaillé. Selon la chercheuse, ce fonctionnement conduit des coordinateurs à travestir un cascadeur plutôt qu’à engager une femme. Elle décrit aussi des hommes grimés avec du maquillage brun et une perruque pour doubler des actrices noires.

Laura Crossley avance une seconde explication. Le public ne voit pas les doublures, et les studios entretiennent l’idée que les acteurs réalisent eux-mêmes leurs cascades. La composition des équipes de cascades est donc moins observée que celle des distributions.

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Un Oscar des cascades sera remis à partir de 2028, mais ce sont surtout des hommes qui coordonnent les équipes et recrutent les cascadeuses

La profession obtient au même moment une reconnaissance qu’elle réclamait depuis des années. Le 10 avril 2025, l’Académie des Oscars a annoncé la création d’un prix de la conception des cascades. Il récompensera des films sortis en 2027 et sera décerné lors de la centième cérémonie, en 2028.

Le prix distingue la conception des cascades, c’est-à-dire le travail des personnes qui dirigent les équipes. Or l’étude de Laura Crossley établit que ces postes sont très majoritairement tenus par des hommes.

En France, les cascadeuses forment 14,2 % de la profession et doublent le plus souvent des victimes de violences

Les données françaises confirment ce déséquilibre. Les chiffres du CNC reposent sur les fichiers d’Audiens, le groupe de protection sociale des métiers de la culture. Ils couvrent les films de fiction d’initiative française agréés en 2023. Les cascadeuses y représentent 14,2 % des effectifs de leur métier.

Les rôles qu’on leur confie sont aussi différents de ceux des hommes. La réalisatrice Elena Avdija l’a montré en 2022 dans « Cascadeuses », un documentaire suisse et français coproduit par la chaîne Arte. Il suit trois professionnelles, Virginie Arnaud, Petra Sprecher et Estelle Piget, sur des tournages en France et aux États-Unis.

Elles y sont jetées dans un escalier, renversées par une voiture ou frappées. Le festival du documentaire d’Amsterdam, qui a programmé le film, en résume le constat. Les films d’action comptent peu d’héroïnes. Les cascadeuses sont donc surtout engagées pour subir la violence à l’écran. Leurs collègues masculins sont engagés pour l’infliger.

L’écart se retrouve sur les fiches de paie. En 2023, le salaire horaire moyen des cascadeuses était inférieur de 4,8 % à celui des cascadeurs, selon le CNC.

Les sources de cet article

  1. CNC, Observatoire de l'égalité femmes-hommes, « Chiffres clés », mars 2025 (données CNC-Audiens 2023)
  2. La Presse canadienne, Nono Shen, portrait de Devyn Dalton, 25 juillet 2026
  3. « Happy Sad Confused », entretien de Josh Horowitz avec Matt Damon, juillet 2026
  4. Deadline, plainte de cascadeuses auprès du SAG-AFTRA sur le tournage de « Bumblebee », novembre 2017
  5. Université de Bournemouth, « Stuntwomen face a fight to break into film industry », étude de Laura Crossley, 12 novembre 2024
  6. TheWrap, création du prix de la conception des cascades par l'Académie des Oscars, 10 avril 2025
  7. Women In Stunts, « Why Stuntwomen Are Angry About “Wigging” », 2018

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