Entre le début du mouvement lycéen et le 8 octobre, 5 890 mineur·es ont été placé·es en garde à vue en France. Ils et elles représentent 86 % des 6 877 personnes gardées à vue sur cette période. Ces chiffres viennent d’un communiqué du ministère de la Justice, publié le 9 octobre. Le même texte compte 1 923 mineur·es poursuivi·es devant la justice, soit environ un sur trois.
La mobilisation lycéenne désigne le mouvement de blocages et de manifestations d’élèves commencé le 21 septembre devant le lycée Saint-Exupéry de Créteil, dans le Val-de-Marne. Élèves, parents et professeur·es y réclamaient plus de moyens pour l’école, selon l’ONG de défense des droits humains Amnesty International France. Le mouvement s’est ensuite étendu à d’autres lycées d’Île-de-France, puis à Lille, Lyon, Marseille, Nantes et Bordeaux.
Le mardi 13 octobre, la militante écologiste suédoise Greta Thunberg, 23 ans, s’est rendue devant le lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis. Le site d’information de la chaîne parlementaire Public Sénat décrit cet établissement comme l’un des épicentres du mouvement. Plus d’une centaine de jeunes y étaient rassemblé·es ce matin-là.
Greta Thunberg rejoint la mobilisation lycéenne devant le lycée Paul-Éluard, et une vingtaine d’avocat·es se placent entre la police et les élèves
La venue de Greta Thunberg a surpris les élèves de Saint-Denis. La militante a lancé seule une grève de l’école en août 2018, à 15 ans, devant le Parlement suédois. Son action a donné naissance au mouvement mondial Fridays for Future (« les vendredis pour l’avenir »), rappelle la radio privée Sud Radio.

Devant le lycée, elle a dénoncé l’absence des jeunes dans les décisions qui les concernent. Elle a aussi affirmé que les écoles ne reçoivent pas les investissements dont elles ont besoin, selon l’Agence France-Presse (AFP). Elle s’est dite « extrêmement fière des étudiants français ».
« Les jeunes ne sont pas associés aux discussions. »
Greta Thunberg, devant le lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, le 13 octobre, propos rapportés par l’AFP
Une vingtaine d’avocat·es étaient aussi présent·es. Ils et elles ont formé une chaîne en robe devant le lycée, pour protéger les élèves d’éventuelles violences policières, a constaté l’AFP. Romain Ruiz, avocat au barreau de Paris et cofondateur du collectif Colère noire, a expliqué vouloir « empêcher l’irréparable ». Les avocat·es ont aussi dénoncé des confiscations de pancartes.
Le même jour, la mobilisation lycéenne a rassemblé 161 500 manifestant·es en France selon le ministère de l’Intérieur, et 480 000 selon l’intersyndicale des organisations de jeunesse. Ces chiffres sont rapportés par une dépêche de l’AFP. La semaine précédente, les cortèges réunissaient entre 266 000 et 450 000 personnes.
Partie de Créteil, la mobilisation lycéenne dénonce les professeurs absents, alors que près d’une heure de cours sur dix n’a pas été assurée en 2024-2025
Les revendications des élèves portent d’abord sur le quotidien des cours. Amnesty International France relève le manque d’enseignant·es, les postes non pourvus et les absences non remplacées. Les élèves dénoncent aussi des classes surchargées et des bâtiments insalubres, avec des murs moisis ou des rats. Ils et elles signalent enfin le manque d’infirmières scolaires, d’assistant·es social·es et d’assistant·es d’éducation.
Le ministère de l’Éducation nationale mesure lui-même ces heures perdues. Selon la DEPP, son service d’études statistiques, 9,8 % du temps d’enseignement n’a pas été assuré en 2024-2025 dans les collèges et lycées publics. Les absences de professeur·es non remplacées expliquent 7,5 points. Les 2,3 points restants viennent de fermetures complètes d’établissement.
Les absences courtes sont les moins bien couvertes. Celles de moins de quinze jours ne sont remplacées qu’environ une fois sur dix, selon le site d’information sur les études L’Étudiant. Les journées d’absences longues non remplacées sont passées de 491 479 en 2018-2019 à 949 493 en 2024-2025.
Le 8 octobre, sur TF1, le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray a annoncé l’affectation d’environ 3 000 professeur·es jusque-là sans poste. Il a classé 114 lycées en situation « rouge » et 400 en situation « orange », rapporte LCP, la chaîne de l’Assemblée nationale. Le 13 octobre, il indiquait que 35 % de ces remplaçant·es étaient déjà affecté·es.
« Le 100 % de remplacement, c’est quelque chose qui est statistiquement quasiment impossible. »
Édouard Geffray, ministre de l’Éducation nationale, cité par Localtis, le 1er octobre
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En Seine-Saint-Denis, la mobilisation lycéenne reprend des alertes de 2018, quand 5 à 20 % seulement des absences courtes étaient remplacées
Le département du lycée Paul-Éluard fait l’objet de constats officiels depuis plusieurs années. Le 31 mai 2018, les députés François Cornut-Gentille (Les Républicains) et Rodrigue Kokouendo (La République en marche) ont publié un rapport d’information de l’Assemblée nationale. Il porte sur l’action de l’État en Seine-Saint-Denis.
Ce rapport cite une enquête de la Cour des comptes, la juridiction qui contrôle les dépenses publiques. En 2015-2016, les absences de moins de quinze jours n’étaient remplacées qu’à 5 à 20 % dans les collèges et lycées du département. Les associations de parents estimaient la perte à « une année sur l’ensemble de la scolarité ».
Le rapport relève aussi la jeunesse des équipes. Dans les établissements difficiles, la part de néo-titulaires (professeur·es dans leur première année après le concours) atteignait 65 % en Seine-Saint-Denis. Elle était de 21 % au niveau national, selon Public Sénat. Selon le même média, François Cornut-Gentille a ajouté que l’établissement le moins bien doté de Paris restait mieux doté que le plus doté de Seine-Saint-Denis.
En novembre 2023, un rapport de suivi du comité d’évaluation de l’Assemblée nationale a refait les comptes. À la rentrée 2023, le second degré du département employait 1 455 professeur·es contractuel·les (recruté·es sans concours, sur contrat), soit 13 % des enseignant·es. En 2022, 43 % des enseignant·es du second degré avaient moins de 35 ans. Le document titre « Trop de contractuels et trop d’enseignants jeunes et inexpérimentés ».
Les bâtiments posent un autre problème. Les bâtiments des lycées relèvent des régions. Elles y ont consacré en moyenne 3 000 euros par lycéen·ne, selon Localtis, le média des collectivités de la Banque des Territoires. Cette dépense va de 2 380 euros par élève en Île-de-France à 5 830 euros en Guyane.
Face à la mobilisation lycéenne, 5 890 mineur·es ont été placé·es en garde à vue, et un sur trois seulement a été poursuivi
La réponse de l’État au mouvement passe aussi par la police et la justice. Le ministère de l’Intérieur comptait plus de 5 000 interpellations entre le 21 septembre et le 2 octobre, selon Amnesty International France. Environ 85 % des personnes interpellées étaient mineures. Le 1er octobre, jour où les étudiant·es ont rejoint le mouvement, 1 948 personnes ont été interpellées.
Le ministère de la Justice a ensuite publié le décompte des gardes à vue. Au 8 octobre, sur les 5 890 mineur·es gardé·es à vue, 1 923 étaient poursuivi·es. Parmi eux et elles, 1 239 avaient été déféré·es, c’est-à-dire présenté·es à un magistrat à la sortie de leur garde à vue.
Le 6 octobre, le conseil de l’ordre du barreau de Paris a rappelé que « la garde à vue d’un mineur demeure une mesure exceptionnelle ». Le conseil de l’ordre est l’instance qui représente les avocat·es parisien·nes. Il rappelle que cette mesure impose de prévenir les parents, de prévoir un examen médical et d’assurer l’assistance d’un·e avocat·e.
Des avocat·es dénoncent aussi des gardes à vue fondées sur des « dossiers vides », relève Le Club des juristes, un cercle de réflexion de juristes. Beaucoup de procédures ont été classées sans suite à la fin de la garde à vue. Le Syndicat des commissaires de la police nationale répond que chaque garde à vue suppose un délit, selon Public Sénat.
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Les mineur·es ont le droit de manifester, mais la mobilisation lycéenne a déjà fait des blessés graves âgés de 14 à 16 ans
Ces chiffres posent la question du droit des mineur·es à manifester. Pour Amnesty International France, les lycéen·nes, même mineur·es, ont le droit de manifester pacifiquement, y compris par des blocus. Ce droit découle de la liberté de réunion pacifique. Édouard Geffray a lui-même déclaré que « le droit de manifester est une liberté fondamentale », selon le Centre d’information et de documentation jeunesse.
Amnesty International France dénonce un « usage disproportionné de la force » contre ces manifestations. L’ONG recense plusieurs blessures graves. À Saint-Ouen-l’Aumône, dans le Val-d’Oise, un lycéen de 14 ans a été touché au visage par un tir de lance-grenades le 28 septembre. Il a perdu plusieurs dents.
À Tours, le 30 septembre, un lycéen de 16 ans a perdu l’usage de son œil droit. Selon la procureure, la blessure vient probablement d’un tir de LBD (lanceur de balles de défense). Sa famille a porté plainte. À Lens, le 5 octobre, un lycéen de 15 ans a perdu la main gauche après l’explosion d’une grenade assourdissante.
Le 13 octobre, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a fait état devant une commission du Sénat de 36 enquêtes ouvertes par l’IGPN, la police des polices. Quatre portent sur des « blessures mutilantes ». Selon les chiffres officiels cités par l’AFP, plus de 200 élèves ont été blessé·es depuis le début du mouvement, ainsi que près de 900 policier·es et gendarmes.
Amnesty International France demande l’interdiction des grenades assourdissantes et la suspension du LBD en manifestation. L’Union syndicale lycéenne réclame de son côté un plan de 10 milliards d’euros pour les lycées. Elle demande aussi la suppression de Parcoursup, la plateforme d’admission dans l’enseignement supérieur.