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Édition du samedi 24 octobre 2026
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Émeutes : Tiziri Digne est accusée de relativiser les pillages du 17 octobre, alors que le 14 juillet 1789 a été précédé par l’incendie des bureaux de l’octroi de Paris

Le 17 octobre, la mobilisation partie des lycées contre le manque de moyens a réuni entre 550 000 et 800 000 personnes, puis s'est terminée en émeutes et en pillages dans plusieurs villes. Le lendemain, l'influenceuse Tiziri Digne a rappelé que le 14 juillet 1789, les Trois Glorieuses, février 1848 et Mai 68 avaient eux aussi connu des destructions, et une partie de la presse l'a accusée de relativiser les pillages. Que disent les historien·nes de la place des émeutes dans les dates que la France commémore ?

Pancarte dans la manifestation du 17 octobre à Paris Décryptage
Une pancarte dans le cortège parisien, le 17 octobre. Silanoc / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Au lendemain de la mobilisation du 17 octobre, qui a réuni entre 550 000 et 800 000 personnes et s’est soldée par 2 397 interpellations selon le ministère de l’Intérieur, l’influenceuse Tiziri Digne a rappelé dans une story que le 14 juillet 1789 « est marqué par des émeutes ». Son message, publié le 18 octobre, cite aussi les Trois Glorieuses de 1830, la révolution de février 1848 et Mai 68. Il a été repris par la presse sportive et people, qui l’a accusée de relativiser les pillages. Les travaux d’historien·nes documentent la place des émeutes dans plusieurs des dates que la République commémore, et l’une d’elles estime que ce mot a servi à dépolitiser la révolte des banlieues de 2005.

Le 17 octobre, une mobilisation partie des lycées se termine en émeutes dans plusieurs grandes villes

Ces images de vitrines brisées sont l’aboutissement d’un mouvement né quatre semaines plus tôt. Selon le Centre d’information et de documentation jeunesse, la mobilisation lycéenne a commencé le 21 septembre par le blocage du lycée Saint-Exupéry de Créteil (Val-de-Marne). Les élèves dénonçaient le manque de professeur·es, des classes de plus de 35 élèves et des bâtiments dégradés. Le 17 octobre, premier jour des vacances de la Toussaint, ils et elles ont été rejoint·es par la CGT et Solidaires, la Confédération paysanne, la coordination des marches pour le climat et d’anciennes figures des Gilets jaunes. D’après l’Agence France-Presse, l’appel était parti d’une vidéo TikTok publiée le 7 septembre contre la hausse du prix de l’essence.

Le ministère de l’Intérieur a compté 550 000 manifestant·es, dont 110 000 à Paris, et les organisateurs 800 000. Le soir même, le Premier ministre Sébastien Lecornu annonçait 1 200 interpellations et dénonçait une « violence d’une extrême intensité ». Le site économique Economie Matin rapporte ensuite 2 397 interpellations et 997 policier·es et gendarmes blessé·es selon le ministère. À Paris, la préfecture de police a annoncé 855 interpellations, un « chiffre record ». L’hôtel de ville de Limoges a été en grande partie détruit par un incendie. La Fondation IFRAP, un cercle de réflexion sur les politiques publiques financé par des dons privés, estime le coût des violences à 1,1 milliard d’euros dans son scénario le plus élevé.

Les émeutes du 17 octobre ont aussi fait des blessé·es parmi les manifestant·es. La chaîne publique franceinfo recense quatre enquêtes confiées à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). À Mulhouse, une lycéenne de 17 ans a définitivement perdu l’usage de son œil gauche. À Saint-Étienne, un lycéen de 17 ans a eu la main droite arrachée par une grenade. À Paris, le parquet a ouvert une enquête pour violences par personne dépositaire de l’autorité publique après la plainte d’un manifestant « blessé au niveau du crâne » près de la gare du Nord.

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Tiziri Digne compare les émeutes du 17 octobre au 14 juillet 1789 et se voit accusée de relativiser les pillages

C’est à ces images de destructions que répond Tiziri Digne. L’influenceuse, épouse du défenseur du Paris Saint-Germain Lucas Digne, a publié sa story le dimanche 18 octobre. Selon le site d’information sportive Foot01, elle y écrit « Arrêtez de faire les choqués pour une vitrine de luxe pillée ou un arrêt de bus incendié » et appelle à s’indigner du « manque de moyens et de personnel dans les écoles, les collèges, les lycées et les hôpitaux ». Elle cite aussi les violences policières, la présence de pédocriminels dans des structures scolaires et périscolaires et ce qu’elle nomme un « racisme décomplexé ».

« N’oubliez pas que le 14 juillet 1789, date que vous aimez tant célébrer en France, est marqué par des émeutes »

Tiziri Digne, influenceuse, dans une story publiée le 18 octobre, citée par Foot01

Plusieurs médias ont présenté sa story comme une défense des casseurs. Foot01 a titré « La femme de Lucas Digne applaudit les casseurs ». Le site Le Tribunal du Net rapporte que la rubrique sport du quotidien Le Figaro a qualifié sa story de « sortie hors-sol et surréaliste ». Le 19 octobre, Foot01 indiquait que Tiziri Digne avait annoncé vouloir préciser sa pensée en écrivant « On en reparlera demain ».

Les émeutes de juillet 1789 ont précédé la prise de la Bastille, et la loi de 1880 ne tranche pas entre 1789 et 1790

Sur le 14 juillet 1789, les travaux d’historien·nes confirment des destructions et des pillages. Dans Paris brûle !, issu d’une thèse soutenue à l’université Paris 1 et publié chez L’Harmattan en 2019, l’historien Momcilo Markovic, spécialiste de l’histoire des douanes, montre que « du 12 au 14 juillet tous les bureaux d’octroi en exercice sont dévastés ou incendiés ». Selon l’encyclopédie en ligne World History, plus de 40 postes de péage ont été brûlés le 13 juillet avec leurs registres fiscaux, et le couvent Saint-Lazare a été pillé pour ses réserves de nourriture. Après la reddition de la Bastille, son gouverneur Bernard-René de Launay est tué par la foule et sa tête est placée au bout d’une pique.

Incendie de la barrière d'octroi de la Conférence en 1789
L’incendie de la barrière d’octroi de la Conférence, à Paris, le 12 juillet 1789, dessiné par Jean-Louis Prieur. Musée Carnavalet / Wikimedia Commons, CC0

La loi qui fait du 14 juillet la fête nationale laisse d’ailleurs la date ambiguë. Celle du 6 juillet 1880, adoptée sur proposition du député Benjamin Raspail, tient en un article selon le site d’histoire Herodote.net, « La République adopte le 14 juillet comme jour de fête nationale annuelle ». Au Sénat, le rapporteur Henri Martin a mis en avant la fête de la Fédération du 14 juillet 1790, organisée un an après la prise de la Bastille, comme le rappelle une analyse juridique du cabinet Landot et associés.

« ce jour là, le 14 juillet 1790 (…) la révolution a donné à la France la conscience d’elle-même »

Henri Martin, rapporteur de la loi sur la fête nationale, au Sénat le 29 juin 1880, cité dans un rapport de l’Assemblée nationale de 2008

L’historien Guillaume Mazeau, professeur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, rappelle que la Révolution « fut aussi une guerre civile ». Les révoltes populaires étaient par ailleurs fréquentes bien avant 1789.

Guillaume Mazeau
Guillaume Mazeau, en 2017. Pamputt / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

En 1830 puis en 1848, des émeutes renversent deux rois et ouvrent la voie à l’abolition de l’esclavage

Le XIXe siècle prolonge cette histoire. Du 27 au 29 juillet 1830, les Parisien·nes dressent des barricades contre les ordonnances de Charles X, qui suspendaient la liberté de la presse et dissolvaient la Chambre, et le roi abdique le 2 août. Les victimes de cette révolution et de celle de 1848 sont honorées par un monument de la place de la Bastille. La colonne de Juillet, inaugurée le 28 juillet 1840, abrite dans sa crypte 615 victimes des journées de juillet 1830 et 200 victimes de février 1848. L’historienne Mathilde Larrère, maîtresse de conférences en histoire contemporaine et spécialiste des révolutions du XIXe siècle et du maintien de l’ordre, a siégé au comité scientifique qui a choisi les motifs de la place. Elle décrit la colonne comme « le tombeau des victimes des journées révolutionnaires de 1830 », devant laquelle la Deuxième République a été proclamée le 27 février 1848.

Mathilde Larrère
Mathilde Larrère, en mai. Benjamin Bellamy / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

La révolution de février 1848 commence comme une suite d’émeutes. Le site Herodote.net la résume ainsi, « au terme de trois jours d’émeutes et de malentendus », l’opposition obtient le départ du roi Louis-Philippe le 24 février. La veille au soir, sur le boulevard des Capucines, un coup de feu entraîne une riposte des soldats qui fait une vingtaine de morts. Deux mois plus tard, le 27 avril 1848, le gouvernement provisoire adopte le décret préparé par Victor Schoelcher, sous-secrétaire d’État à la Marine, qui doit libérer 250 000 personnes réduites en esclavage dans les colonies.

En Martinique, la liberté est arrachée avant l’arrivée du décret. Selon le Parc naturel régional de la Martinique, un homme réduit en esclavage nommé Romain est arrêté le 21 mai 1848 à Saint-Pierre pour avoir joué du tambour. Le lendemain, le premier adjoint au maire Pierre-Marie Pory-Papy le fait libérer, et des affrontements éclatent entre les personnes réduites en esclavage, les soldats et les maîtres. L’insurrection fait des morts et des blessé·es des deux côtés. Le 23 mai, le gouverneur de la colonie proclame l’abolition, alors que le décret de Paris n’arrive en Martinique que le 10 juin. Le magazine en ligne Slate rappelle que le 22 mai, jour de commémoration de l’abolition en Martinique fixé après une loi de 1983, « renvoie au 22 mai 1848, date d’un soulèvement d’esclaves ».

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Mai 68 a connu ses nuits d’émeutes, et une historienne estime que ce mot a servi à dépolitiser la révolte de 2005

Le dernier exemple cité par Tiziri Digne, Mai 68, a lui aussi commencé par des nuits d’affrontements. Selon les archives du Journal de l’année de l’éditeur Larousse, la nuit du 10 au 11 mai 1968 dans le Quartier latin a laissé 60 barricades, 60 voitures incendiées et 128 gravement endommagées. Elle a fait 367 blessé·es graves, dont 251 policiers et 102 étudiant·es. La grève générale qui suit réunit, selon le quotidien belge La Libre Belgique, entre 8 et 10 millions de grévistes le 21 mai. Les négociations de Grenelle, ouvertes le 25 mai, aboutissent, selon l’union des retraité·es de la CFDT, à une hausse de 35 % du salaire minimum et à la reconnaissance des droits syndicaux dans l’entreprise.

Chronologie des événements de Mai 68, des premiers affrontements du 3 mai à l’évacuation de la Sorbonne en juin, archives publiées par l’INA

Le vocabulaire employé pour décrire ces événements a lui aussi une histoire. Dans un entretien accordé en décembre 2018 au média Reporterre, pendant le mouvement des Gilets jaunes, Mathilde Larrère estimait que « les dominants refusent de reconnaître la capacité de politisation des acteurs révoltés ».

« En 2005, on a utilisé le terme d’émeute plutôt que d’insurrection, afin de dépolitiser l’événement. »

Mathilde Larrère, historienne, dans un entretien au média Reporterre, décembre 2018

Au lendemain du 17 octobre, la préfecture de police de Paris a attribué les émeutes à des « groupes violents, notamment d’ultragauche », selon le média Brut. Le 18 octobre, le président Emmanuel Macron a annoncé une revue des opérations de maintien de l’ordre, d’après Economie Matin.

Lire aussi Mobilisation lycéenne et Greta Thunberg

Les sources de cet article

  1. Foot01, « La femme de Lucas Digne applaudit les casseurs », 18 octobre
  2. Economie Matin, « Manifestations du 17 octobre : un week-end marqué par des violences, des pillages et d'importantes dégradations », 19 octobre
  3. franceinfo, « Une adolescente éborgnée, un mineur à la main arrachée... Ce que l'on sait des quatre enquêtes ouvertes par l'IGPN après les violences du 17 octobre », 20 octobre
  4. L'Harmattan, compte rendu de « Paris brûle ! L'incendie des barrières de l'octroi en juillet 1789 » de Momcilo Markovic, 2019
  5. Herodote.net, « La fête nationale du 14 juillet »
  6. Parc naturel régional de la Martinique, « 22 mai 1848, quand les esclaves arrachent leur liberté eux-mêmes », 21 mai 2021
  7. Reporterre, « Mathilde Larrère : De tout temps, la révolte populaire s'est heurtée au mépris des élites », décembre 2018

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