Aux États-Unis, un enfant sur trois subit chaque année une agression de la part d’un frère ou d’une sœur. Ce chiffre vient d’une enquête nationale menée auprès de plus de 4 000 enfants et adolescent·es de 0 à 17 ans. Il figure dans un bulletin publié au printemps 2023 par l’université du New Hampshire. Ses trois auteur·ices, Corinna Jenkins Tucker, Tanya Rouleau Whitworth et David Finkelhor, y étudient les violences fraternelles.
Les violences fraternelles désignent les violences physiques ou psychologiques commises entre frères et sœurs. Selon ce bulletin, elles sont la forme de violence familiale la plus fréquente.
En France, le sujet a surgi sur TikTok. Une jeune femme prénommée Ingrid y a publié une vidéo vue plus de 2,5 millions de fois. Elle y demande que l’on dénonce les violences fraternelles.
Une vidéo vue 2,5 millions de fois fait témoigner des sœurs sur les violences fraternelles que leur entourage trouvait normales
Dans sa première vidéo, Ingrid explique qu’elle venait d’annoncer à son petit frère qu’elle allait à un concert. Selon son récit, il jugeait cette sortie honteuse pour lui devant ses amis, et il l’a agressée. Elle dit avoir cru qu’elle allait mourir.
« On n’en parle pas beaucoup, mais ça arrive tellement plus où on croit. »
Ingrid, dans sa première vidéo publiée sur TikTok
Dans une deuxième vidéo, la jeune femme indique avoir porté plainte contre son frère. Elle rapporte que sa mère a menacé de la mettre dehors. Sa mère lui aurait dit qu’elle était « la méchante » et que le linge sale se règle en famille. Ces faits reposent sur son seul témoignage. Son frère ne s’est pas exprimé publiquement, et aucune décision de justice n’est connue. Il est présumé innocent.
Les commentaires ont prolongé son récit. Des femmes y racontent que des sœurs, autour d’elles, trouvaient normal d’avoir peur d’un frère. D’autres mettent en cause une misogynie apprise dès l’enfance, à la maison.
Les violences fraternelles sont la forme de violence familiale la plus fréquente, et la confusion avec la rivalité les garde cachées
La recherche ne range pas toutes les disputes entre frères et sœurs parmi les violences. Corinna Jenkins Tucker, professeure à l’université du New Hampshire, y dirige un programme de recherche sur les agressions dans la fratrie. Le sociologue David Finkelhor y dirige un centre de recherche sur les violences faites aux enfants. Dans la rivalité, expliquent-ils, l’enfant cherche l’attention de ses parents. Dans l’agression, il veut faire du mal à l’autre.
Selon les deux chercheur·ses, les violences fraternelles restent cachées parce que les adultes les prennent pour de la rivalité.
Ces violences dépendent d’abord du climat familial. Les chercheuses états-uniennes Shelley Eriksen et Vickie Jensen l’ont établi en 2006 dans une étude du Journal of Family Violence. Elles ont analysé les réponses de 994 parents à une enquête nationale de 1976. Les violences entre enfants étaient liées à celles des parents envers leurs enfants, et à leurs méthodes de discipline.
Les violences fraternelles servent aussi à contrôler les sorties des sœurs, dont la réputation est traitée comme un bien de la famille
Un frère qui s’en prend à sa sœur pour l’empêcher d’aller à un concert cherche à la faire obéir. Elle raconte aussi qu’il l’a traitée de « pute ».
La sociologue Isabelle Clair, directrice de recherche au CNRS, a donné un nom à cette insulte. Elle a enquêté près de vingt ans sur les amours adolescentes. Dans Les Choses sérieuses, paru au Seuil en 2023, elle parle de « stigmate de la pute ». L’insulte menace toutes les filles dès qu’elles s’écartent de ce qu’on attend d’elles.
Isabelle Clair s’appuie sur le concept d’appropriation, forgé en 1978 par la sociologue Colette Guillaumin. Il désigne l’idée qu’une femme appartient toujours un peu à un homme. Pour rester respectable, une fille doit montrer qu’un petit ami ou sa famille la surveille. Ce rôle revient souvent au frère. Quand le frère d’Ingrid invoque la honte devant ses amis, il traite la réputation de sa sœur comme un bien qui lui appartient.
Selon le récit d’Ingrid, sa mère lui reproche surtout sa plainte, qui a fait sortir l’affaire de la famille. La sociologue Deniz Kandiyoti, professeure émérite à l’université SOAS de Londres, a proposé en 1988 la notion de « marchandage patriarcal ». Son article, paru dans la revue Gender & Society, décrit des femmes qui défendent l’ordre masculin. Cet ordre leur garantit une place et une protection, notamment à travers leurs fils.
Des discours tenus en ligne encouragent par ailleurs les garçons à contrôler les femmes. Le Haut Conseil à l’égalité, l’instance qui conseille le gouvernement, a consacré son rapport du 21 janvier à « la menace masculiniste ». Selon lui, ces discours peuvent légitimer le passage à l’acte.
Aux États-Unis, aucune politique publique ne vise les violences fraternelles, pourtant étudiées depuis les années 1970
Aux États-Unis, les violences entre frères et sœurs sont étudiées depuis les années 1970, sans que les pouvoirs publics aient suivi. Le pays s’est doté de politiques publiques contre la maltraitance des enfants, les violences conjugales et la maltraitance des personnes âgées. Aucune ne porte sur les violences fraternelles, relève l’équipe de l’université du New Hampshire.
Les programmes reconnus d’accompagnement des parents n’abordent généralement pas le sujet. Les parents sont pourtant les premiers à pouvoir arrêter ces violences.
Violences fraternelles en France : 90 000 victimes de violences dans la famille hors couple en 2024, sans chiffre isolé pour les frères et sœurs
En France, la statistique publique ne distingue pas davantage ces violences. Le service statistique du ministère de l’Intérieur (SSMSI) a publié en janvier une note sur les violences intrafamiliales non conjugales. Ce sont celles commises dans la famille en dehors du couple. La police et la gendarmerie ont enregistré 90 000 victimes en 2024, soit 9 % de plus en un an. Huit sur dix étaient mineures au moment des faits, et 58 % sont des femmes ou des filles.
Cette catégorie inclut les violences entre frères et sœurs, mais le texte de la note n’en donne pas la part. Les trois quarts des personnes mises en cause sont des hommes.
Le droit français ne nomme pas non plus l’étranglement, que la recherche tient pour un signal de danger mortel. Une femme déjà étranglée par son conjoint a plus de sept fois plus de risques d’être tuée par lui, selon la chercheuse états-unienne Nancy Glass. En France, un étranglement qui ne tue pas est poursuivi parmi les violences, comme une gifle.
Les victimes et les témoins de violences fraternelles disposent de numéros gratuits. Le 3919 écoute les femmes victimes de violences, de façon anonyme, 24 heures sur 24 et sept jours sur sept. Le 119, Allô enfance en danger, répond jour et nuit aux mineur·es et aux adultes inquiets pour un enfant. En cas de danger immédiat, il faut appeler le 17 ou écrire par SMS au 114.