Au Royaume-Uni, 89 % des femmes noires qui travaillent dans la musique disent se heurter à des obstacles pour faire avancer leur carrière. Ce chiffre vient d’une enquête menée auprès de 2 000 personnes par l’organisation Black Lives in Music. Son rapport sur l’industrie musicale britannique a été présenté en octobre 2021 par le magazine musical Resident Advisor.
Les artistes noires dont il est question ici sont les chanteuses et musiciennes noires qui font de la pop, de l’indie ou du rock. Elles décrivent deux obstacles. Le premier est le racisme (la discrimination fondée sur l’origine ou la couleur de peau). Le second est le classement presque automatique de leur musique en R&B ou en soul.
Cette question est revenue en octobre à Londres. Des fans de la chanteuse slovaque ADÉLA ont arraché des affiches de la chanteuse britannique Rachel Chinouriri. Ils et elles voulaient se photographier devant celles d’ADÉLA, collées juste en dessous. Rachel Chinouriri a répondu qu’il était déjà difficile pour les artistes noirs et noires d’obtenir de la visibilité dans la pop.


Des fans d’ADÉLA arrachent les affiches de Rachel Chinouriri à Londres, et la chanteuse rappelle ce que la promotion coûte aux artistes noires
Les affiches arrachées annonçaient le deuxième album de Rachel Chinouriri, I Think I Spoke Too Soon. Il sort le 16 octobre chez Parlophone, selon l’hebdomadaire musical britannique NME. Sous ces affiches se trouvait la publicité du single d’ADÉLA « Ain’t in LA ».
La personne qui a filmé la scène a publié ses vidéos sur un compte X, supprimé ou suspendu depuis. Dans un message effacé, elle se vantait d’avoir épargné l’affiche d’une autre chanteuse, en se moquant de ses ventes, rapporte le magazine culturel états-unien Paste.
Rachel Chinouriri a réagi sur X le 2 octobre. Elle y écrit avoir payé cette campagne très cher, après dix ans de travail. Elle ajoute que le geste la rend « assez triste ».
« C’est déjà assez difficile pour les artistes noirs dans la pop d’obtenir de la visibilité. »
Rachel Chinouriri, sur X, le 2 octobre (traduit de l’anglais)
Rachel Chinouriri est née en 1998 à Kingston upon Thames, au sud-ouest de Londres, dans une famille venue du Zimbabwe. Elle s’est produite au festival de Glastonbury en 2024. En 2025, elle a été nommée aux Brit Awards dans les catégories artiste de l’année et meilleure nouvelle artiste.
ADÉLA, éliminée la première de « Dream Academy », entre dans le top 10 du Billboard Hot 100 et prend la défense des artistes noires
ADÉLA a répondu le 14 octobre, dans une story Instagram. Elle a demandé à ses fans de ne plus arracher les affiches des autres artistes. « La promotion coûte de l’argent, les affiches de Rachel coûtent de l’argent », écrit-elle. Elle rappelle qu’il est déjà difficile pour une artiste de faire entendre son art, « surtout en tant que femme noire ».
Son message arrive au moment où sa carrière décolle. Adéla Jergová est née en 2003 à Bratislava, en Slovaquie. Mi-octobre, son titre « Nicole Kidman » est monté à la 9e place du Billboard Hot 100, le classement des chansons les plus écoutées aux États-Unis. Elle devient la première artiste slovaque à y entrer dans le top 10, selon le site d’information sud-africain IOL.
En août, « Ain’t in LA » était devenue la première chanson d’une artiste slovaque à entrer dans ce classement. Son premier album, Prima, est sorti le 4 septembre. Il a démarré à la 4e place du Billboard 200, le classement des albums. Il a réuni 56 000 ventes et équivalents en écoutes la première semaine, d’après le site musical InMusicBlog.
Trois ans plus tôt, son parcours avait mal commencé. En 2023, elle participait à The Debut: Dream Academy, le concours diffusé sur YouTube par le label sud-coréen HYBE et du label états-unien Geffen. Le programme a donné naissance au groupe KATSEYE. Le 15 septembre 2023, ADÉLA a été éliminée dès la première épreuve. Elle avait reçu le moins de votes du public, selon le magazine britannique Dazed.
En juin 2025, elle a décrit cette compétition comme « la pire année de [sa] vie ». Elle l’a raconté au magazine musical britannique The Line of Best Fit. Elle y parle d’une expérience qui l’a dépossédée de son identité.
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Rachel Chinouriri refuse d’être classée en R&B, et décrit une industrie qui range les artistes noires selon leur couleur de peau
Le message de Rachel Chinouriri sur les affiches prolonge un combat plus ancien. Dès ses débuts, son manager l’avait prévenue qu’on risquait de la percevoir comme une chanteuse de R&B ou de soul, selon le quotidien londonien Evening Standard. Elle fait pourtant de la pop et de l’indie.
En 2022, elle a publié un message sur Instagram pour le dire clairement. « Ma musique n’est pas du R&B. Ma musique n’est pas de la soul », écrivait-elle. Le message est cité par l’édition britannique du magazine Rolling Stone en mars 2024.
« Les artistes noirs qui font de l’indie, ça n’a rien de déroutant. Vous voyez ma couleur avant d’entendre ma musique. »
Rachel Chinouriri, sur Instagram en 2022, cité par « Rolling Stone UK » (traduit de l’anglais)
Dans le même entretien, elle explique pourquoi cette étiquette revient. Selon elle, il est plus facile de vendre une femme noire en soul ou en R&B qu’en indie. Elle dit avoir compris que certaines de ses difficultés venaient uniquement de sa couleur de peau.
Elle raconte aussi avoir aimé l’indie rock. Mais ce genre était porté par des groupes de garçons blancs, a-t-elle confié au même quotidien. Elle aurait aimé y voir une femme noire.
Ce changement a été annoncé le 10 juin 2020 par la Recording Academy, l’organisation qui décerne les Grammy Awards. Elle l’a présenté comme une façon de mieux décrire ce genre musical.
Au Royaume-Uni, 89 % des femmes noires de la musique disent se heurter à des obstacles, et plus de quatre artistes noires sur dix ont ressenti le besoin de changer d’apparence
Ce que décrit Rachel Chinouriri apparaît aussi dans les chiffres britanniques. L’enquête de Black Lives in Music a interrogé 2 000 personnes en 2021. Parmi les créateurs et créatrices de musique noirs, 86 % disent se heurter à des obstacles pour progresser. Chez les femmes noires, cette part monte à 89 %.
Les autres réponses vont dans le même sens. Près de deux créateurs et créatrices noirs sur trois disent avoir subi du racisme, direct ou indirect, dans ce secteur. Sept sur dix rapportent des micro-agressions, ces remarques ou gestes du quotidien qui renvoient une personne à son origine.
La pression sur l’apparence touche davantage les femmes. Plus de quatre femmes noires sur dix, 43 %, disent avoir ressenti le besoin de changer d’apparence à cause de leur origine. La part est de 35 % pour l’ensemble des créateurs et créatrices noirs.
L’écart se voit aussi dans les revenus. Seuls 38 % des professionnels et professionnelles noirs de la musique tirent tous leurs revenus de ce métier, contre 69 % de leurs collègues blancs et blanches.
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Aux États-Unis, les femmes occupent un peu plus d’un tiers du Hot 100, et les artistes noires n’y sont pas comptées à part
Les données états-uniennes ne permettent pas de mesurer précisément la place des artistes noires. La référence est le rapport annuel de l’Annenberg Inclusion Initiative, un centre de recherche de l’université de Californie du Sud. Il étudie les chansons du classement annuel du Billboard Hot 100 depuis 2012.
Dans son édition publiée le 13 mars, les femmes représentent 36,1 % des artistes du classement de 2025. Elles étaient 22,7 % en 2012. Parmi elles, six sur dix appartiennent à une minorité raciale ou ethnique.
Le rapport ne distingue pas les artistes noires des autres femmes non blanches. Il les regroupe dans une même catégorie. Il ne permet donc pas de savoir combien de chanteuses noires figurent dans le classement.
Le rapport isole en revanche la pop. Sur quatorze ans, les artistes issus de minorités ne représentent que 39 % des artistes pop du classement. Les artistes blancs et blanches en représentent 61 %. Les femmes y comptent pour 36,9 %.
Derrière les micros, l’écart est plus grand encore. En 2025, les femmes ne signent que 14,5 % des chansons du classement. Elles ne représentent que 4,4 % des personnes qui produisent ces titres.
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