Depuis 1901, 21 femmes ont reçu le prix Nobel de la paix, contre 92 hommes. La juriste sud-africaine Navanethem Pillay, 85 ans, est la dernière à rejoindre cette liste. Le comité Nobel norvégien a annoncé son nom le 9 octobre, à Oslo.
Le prix Nobel de la paix distingue chaque année une personne ou une organisation pour son action en faveur de la paix. Il est doté de 12 millions de couronnes suédoises, soit environ 1,2 million de dollars. Il sera remis le 10 décembre à Oslo, selon la chaîne qatarie Al Jazeera.
Cette année, 287 candidatures avaient été déposées. Le comité a choisi une seule lauréate, sans co-lauréat. Il récompense Navanethem Pillay « pour ses efforts en faveur de la paix et du droit international ». Sa carrière va des tribunaux de l’apartheid au jugement qui a reconnu le viol comme acte de génocide, en 1998.

Le prix Nobel de la paix récompense une juge, et le comité norvégien en fait un message sur la place du droit international
Le comité a justifié ce choix par le rôle de la juriste dans la justice pénale internationale. Selon la chaîne états-unienne ABC News, il estime qu’elle a été déterminante pour juger les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et les génocides. Il conclut que « la paix exige la justice ».
Jørgen Watne Frydnes, président du comité Nobel norvégien, a décrit les juges comme les gardien·nes de « la mince ligne rouge entre l’ordre et le chaos ». Le communiqué salue aussi la « rigueur judiciaire » de Navanethem Pillay et son « courage considérable ».
Ce choix intervient alors que les juridictions internationales sont attaquées. En 2025, l’administration des États-Unis a sanctionné des membres de la Cour pénale internationale (CPI, la juridiction qui juge les personnes accusées des crimes les plus graves). La CPI avait dénoncé une « attaque flagrante » contre son indépendance, rappelle Al Jazeera.
Ashok Swain, chercheur à l’université d’Uppsala, en Suède, y lit un message adressé à Donald Trump. Le président des États-Unis répète qu’il mérite ce prix. Tomoko Akane, présidente de la CPI, a salué une distinction remise à un moment de « profonds défis pour l’ordre juridique international ».
Navanethem Pillay a d’abord cru à une erreur. « Est-ce que c’est vrai ? », a-t-elle demandé en apprenant la nouvelle. Elle a ensuite annoncé qu’elle dédiait ce prix aux survivantes et aux survivants des crimes internationaux.
Avant le prix Nobel de la paix, l’apartheid lui ferme les cabinets d’avocats, et elle ouvre le sien en 1967
En 2016, elle a expliqué que son travail avait été façonné par son expérience de l’apartheid. Ce régime de ségrégation raciale a été imposé par la loi en Afrique du Sud de 1948 au début des années 1990. Navanethem Pillay est née le 23 septembre 1941 à Clairwood, un quartier de Durban. Sa famille est d’origine tamoule, venue d’Inde.
Son père est chauffeur de bus. Elle obtient une licence de lettres en 1963 puis de droit en 1965 à l’université du Natal. C’est ce que rapporte le site d’histoire sud-africain South African History Online. Aucun cabinet ne veut l’embaucher.
Elle a expliqué plus tard que les cabinets refusaient que des salarié·es blanc·hes reçoivent des instructions d’une personne non blanche. En 1967, elle ouvre donc son propre cabinet. Elle est la première femme noire à le faire dans la province du Natal.
Elle y défend des militant·es anti-apartheid, dont des membres du mouvement de la Conscience noire. En 1973, elle obtient que les prisonniers politiques de Robben Island puissent voir un avocat. Nelson Mandela y est alors détenu.
Elle obtient ensuite un master en 1982 puis un doctorat en droit en 1988 à l’université Harvard, aux États-Unis. Elle cofonde l’organisation internationale de défense des droits des femmes Equality Now. Avec la Women’s National Coalition, elle contribue à la clause d’égalité de la Constitution sud-africaine.
Cette clause interdit les discriminations fondées notamment sur la race, le genre, la religion et l’orientation sexuelle. En 1995, Navanethem Pillay devient la première femme non blanche à siéger à la Haute Cour d’Afrique du Sud.
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Le jugement Akayesu, cité par le comité du prix Nobel de la paix, reconnaît pour la première fois le viol comme acte de génocide
La même année, l’Assemblée générale des Nations unies l’élit juge au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). Ce tribunal juge les responsables du génocide commis contre les Tutsi en 1994. Pendant ses quatre premières années, elle en est la seule femme juge.
Elle siège dans le procès de Jean-Paul Akayesu, ancien bourgmestre (maire) de la commune de Taba. Des Rwandaises y témoignent de viols collectifs répétés commis par des miliciens dans et autour du bureau communal, parfois sous ses yeux.
Le 2 septembre 1998, le tribunal le déclare coupable de génocide, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre. Il est condamné à la réclusion à perpétuité, peine confirmée en appel le 1er juin 2001.
L’ONG Human Rights Watch relève le jour même deux premières. C’est la première condamnation pour génocide prononcée par une juridiction internationale. C’est aussi la première fois qu’un tribunal reconnaît le viol comme un acte de génocide visant à détruire un groupe.
Selon Human Rights Watch, des centaines de milliers de femmes ont été violées pendant le génocide de 1994. Le jugement fait entrer en droit le viol comme arme de guerre (une violence utilisée pour détruire un groupe, et pas un débordement individuel). Le comité Nobel cite ce travail dans son communiqué.
« Depuis des temps immémoriaux, le viol est considéré comme un butin de guerre. Désormais, il sera considéré comme un crime de guerre. »
Navanethem Pillay, juge au TPIR, après le jugement Akayesu, citée par South African History Online (traduit de l’anglais)
Elle préside ensuite le TPIR de 1999 à 2003. Le tribunal y établit aussi qu’une propagande peut constituer une incitation à commettre un génocide, une avancée que le comité Nobel relève également.
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Après le Rwanda, la lauréate du prix Nobel de la paix siège à la CPI, puis dirige le Haut-Commissariat aux droits de l’homme
Ce parcours au Rwanda la mène à la nouvelle Cour pénale internationale. En 2003, elle est élue parmi ses premiers juges et siège à la chambre d’appel. Elle démissionne en août 2008, avant la fin de son mandat de six ans.
Le 1er septembre 2008, elle devient Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, la cinquième personne à occuper ce poste. Son mandat est renouvelé pour deux ans en 2012. Elle quitte ses fonctions en 2014.

Le 27 mai 2021, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU crée une commission d’enquête internationale indépendante sur le territoire palestinien occupé et Israël. Navanethem Pillay la préside. Elle compte trois membres.
Le 16 septembre 2025, la commission conclut qu’Israël est responsable d’un génocide à Gaza. Elle estime que quatre des cinq actes définis par la Convention de 1948 ont été commis depuis le 7 octobre 2023.
Ces actes sont le meurtre de membres du groupe et l’atteinte grave à leur intégrité physique ou mentale. S’y ajoutent des conditions d’existence imposées pour le détruire et des mesures visant à entraver les naissances. Le ministère israélien des Affaires étrangères a rejeté un rapport « déformé et faux ».
En juillet 2025, les trois membres de la commission avaient annoncé leur démission pour des raisons personnelles. Navanethem Pillay siège aussi depuis 2019 comme juge ad hoc à la Cour internationale de justice. Elle y a été désignée par la Gambie, qui accuse la Birmanie de génocide contre les Rohingyas.
21 femmes ont reçu le prix Nobel de la paix depuis 1901, soit moins d’une personne lauréate sur cinq
Le choix de cette juriste allonge une liste où les femmes restent minoritaires. La page de la Fondation Nobel consacrée au prix recense 18 femmes parmi 110 personnes distinguées. Elle s’arrête à la journaliste philippine Maria Ressa, lauréate en 2021.
Depuis, deux femmes ont été récompensées, en 2023 et en 2025. La première est l’Iranienne Narges Mohammadi, militante des droits des femmes emprisonnée dans son pays. Avec Navanethem Pillay, le total atteint 21 femmes contre 92 hommes, selon l’édition brésilienne du magazine économique Forbes.
La première lauréate, l’Autrichienne Bertha von Suttner, a été récompensée en 1905. Il a fallu attendre 1931 pour une deuxième, la travailleuse sociale états-unienne Jane Addams. La plus jeune personne distinguée reste Malala Yousafzai, qui avait 17 ans en 2014.
En 2018, le comité avait déjà distingué une lutte contre les violences sexuelles. La Yézidie Nadia Murad, rescapée de l’esclavage sexuel imposé par l’État islamique, partageait le prix avec le gynécologue congolais Denis Mukwege. Tous deux étaient récompensés pour leurs efforts contre l’usage des violences sexuelles comme arme de guerre.
Vingt ans plus tôt, le jugement Akayesu avait donné à ces victimes une première base en droit international. Navanethem Pillay a indiqué qu’elle dédiait son prix à celles et ceux qui ont survécu à ces crimes.
« Ce prix renforce ma conviction que nous devons rester unis pour défendre l’État de droit. »
Navanethem Pillay, après l’annonce du prix, le 9 octobre, citée par Al Jazeera (traduit de l’anglais)
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