La sexualisation des filles nuit à leur concentration, à leur confiance en elles et à leur santé mentale. C’est la conclusion d’un rapport de l’American Psychological Association (APA), la principale organisation de psychologues des États-Unis. Publié en 2007, ce rapport associe la sexualisation à des troubles alimentaires, à une faible estime de soi et à la dépression.
L’APA parle de sexualisation quand la valeur d’une personne est réduite à son attrait sexuel. Elle en parle aussi quand une sexualité lui est imposée de façon inappropriée, ce qui concerne d’abord les enfants. En France, on emploie le mot hypersexualisation. Un rapport parlementaire de 2012 le définit comme une mise en scène sexualisée, jugée inadaptée à l’âge et à la maturité de la personne.
Ce reproche vise aujourd’hui KATSEYE, un groupe de six chanteuses constitué à Los Angeles en novembre 2023. Le groupe a été créé par HYBE, l’entreprise sud-coréenne qui produit BTS, et par le label états-unien Geffen Records. Le 24 juillet, KATSEYE a sorti le single « Animal ». Les photos promotionnelles ont suscité de nouvelles accusations d’hypersexualisation sur les réseaux sociaux. La plus jeune chanteuse, Yoonchae Jeung, avait 16 ans à la sortie du premier single.
Les photos du single « Animal » valent à KATSEYE de nouvelles accusations d’hypersexualisation, qui visent d’abord son label
Le débat a repris quelques jours après la sortie du clip. Hype Malaysia, un site malaisien d’actualité du divertissement, l’a résumé le 29 juillet. Selon cet article, de nombreux internautes reprochent à HYBE x Geffen Records, la structure commune aux deux labels, d’imposer une image hypersexualisée aux chanteuses. Des fans répondent que ces choix correspondent au thème de la chanson. L’article ne mentionne aucune réponse du groupe ni du label.
Les mêmes critiques sont revenues le 14 août, avec le clip de « Hootie Frutti ». Koreaboo, un site d’actualité consacré à la K-pop, les a recensées le 28 août. Plusieurs messages publiés sur X rappellent que des enfants assistent aux concerts. Le mini-album « Wild », sorti le même jour, s’est classé premier des ventes aux États-Unis, selon le magazine musical Billboard.
La tournée a déplacé le débat vers les parents. Resonate, un média en ligne consacré aux communautés d’Asie de l’Est et du Sud-Est, a décrit le 7 septembre les concerts donnés à Londres. Des enfants en âge d’aller à l’école primaire y assistaient. Des parents ont dit leur malaise dans des vidéos publiées sur les réseaux sociaux. Le groupe est attendu le 18 octobre à Los Angeles, au défilé de la marque de lingerie Victoria’s Secret. Le Korea Times, un quotidien sud-coréen, l’a annoncé le 1er octobre.
Yoonchae Jeung, la plus jeune membre de KATSEYE, avait 16 ans au premier single, et les mêmes critiques accompagnent chaque sortie depuis 2025
Le reproche est plus ancien que le single « Animal ». KATSEYE a sorti sa première chanson, « Debut », le 28 juin 2024. Yoonchae Jeung, née en Corée du Sud en décembre 2007, avait alors 16 ans.
Les critiques se sont multipliées au printemps 2025, avec le single « Gnarly ». Le 1er mai 2025, Koreaboo rapportait que des internautes jugeaient le clip et la chorégraphie inadaptés à une chanteuse de 17 ans. Ces internautes accusaient HYBE de répéter la même formule avec ses groupes qui comptent des mineures. KATSEYE a chanté une version sans paroles explicites le 21 juin 2025 aux Kids’ Choice Awards, la cérémonie de la chaîne jeunesse Nickelodeon.
Le même débat a eu lieu en juillet 2025 pour la chorégraphie de « Gabriela ». Koreaboo citait alors des messages publiés sur X, qui la jugeaient inappropriée pour Yoonchae Jeung. D’autres répondaient qu’à 17 ans, elle n’était plus une enfant.
Les chanteuses, elles, ont décrit le regard que le public porte sur le groupe. À l’automne 2025, Lara Raj, l’une des six membres, a répondu à la BBC, le groupe audiovisuel public britannique. Le quotidien émirati Gulf News a repris ses propos. Elle explique que le public classe les membres du groupe selon leur beauté, leur chant et leur danse.
L’image de KATSEYE est décidée par HYBE x Geffen, qui a sélectionné et formé les chanteuses selon le système sud-coréen des « trainees »
KATSEYE est né d’un concours organisé par ses deux labels. Le site des Grammy Awards, les récompenses de l’industrie musicale des États-Unis, a retracé cette sélection. Plus de 120 000 candidates ont auditionné, et vingt ont été retenues. Elles ont suivi une formation inspirée du système des « trainees » : chant, danse et langues étrangères. Dans la K-pop, un·e « trainee » est un·e apprenti·e que son agence forme avant de décider de ses débuts.
La sélection finale a été filmée dans une émission diffusée sur YouTube, « Dream Academy », de septembre à novembre 2023. Les six membres ont été choisies par le vote du public et par un jury de trois cadres de HYBE x Geffen. Netflix a tiré de cette formation une série documentaire, « Pop Star Academy : KATSEYE », mise en ligne le 21 août 2024.
Le magazine musical britannique NME a rencontré le groupe en janvier 2024. Megan Skiendiel, l’une des membres, y décrit des journées de six à sept heures de répétition. Les mineures devaient suivre leur scolarité en plus, comme l’impose la législation sur le travail des mineur·es.
Le même article précise qui décide de l’image de KATSEYE. Humberto Leon, cofondateur de la marque de mode Opening Ceremony, est le directeur de la création de HYBE x Geffen. Il explique intervenir sur tout, de la couleur du vernis à ongles des chanteuses jusqu’au clip de lancement.
« Je suis impliqué dans chaque aspect. »
Humberto Leon, directeur de la création de HYBE x Geffen Records, dans le magazine « NME », le 11 janvier 2024
Avant KATSEYE, HYBE a été critiqué pour NewJeans, et la Corée du Sud a voté fin 2024 une loi sur l’apparence des artistes mineur·es
HYBE avait déjà affronté ce reproche pour un autre groupe. En août 2022, sa filiale ADOR venait de lancer NewJeans, dont les cinq membres avaient entre 14 et 18 ans. Des internautes ont jugé les paroles de la chanson « Cookie » à double sens et inadaptées à des mineures. Le Korea JoongAng Daily, un quotidien sud-coréen, a rapporté la réponse du label. ADOR a nié tout sous-entendu sexuel.
La Corée du Sud a ensuite renforcé sa loi sur l’industrie de la culture populaire. Un premier texte a été voté en commission le 21 avril 2023. Il est surnommé « loi Lee Seung-gi », du nom d’un chanteur en conflit avec son agence. Selon le Korea JoongAng Daily, ce texte limitait le temps de travail des artistes de plus de 15 ans à 35 heures par semaine.
Une version réduite a été adoptée par l’Assemblée nationale le 31 décembre 2024. Elle protège le droit à l’éducation et à la santé des artistes mineur·es. Elle interdit de leur imposer une gestion excessive de leur apparence. Ces éléments figurent dans un communiqué du Réseau pour les droits des enfants et des adolescent·es dans les médias, une association sud-coréenne. L’association regrette que la limitation du temps de travail n’ait pas été reprise.
Cette loi est sud-coréenne, et KATSEYE a été lancé à Los Angeles.
KATSEYE en France : la loi interdit les concours de beauté avant 13 ans, un rapport de 2012 visait les moins de 16 ans
En France, l’hypersexualisation des enfants a fait l’objet d’un rapport parlementaire. Chantal Jouanno, alors sénatrice de Paris, l’a rendu le 5 mars 2012. Ce rapport s’intitule « Contre l’hypersexualisation, un nouveau combat pour l’égalité ». Il cite les clips musicaux, la publicité et Internet parmi les sources du phénomène.
Chantal Jouanno y recommandait d’interdire les concours de beauté pour enfants. Elle voulait aussi empêcher les marques de prendre pour égérie un·e enfant de moins de 16 ans.
Le Parlement n’a repris qu’une partie de ces mesures. La loi du 4 août 2014 sur l’égalité entre les femmes et les hommes interdit les concours de beauté avant 13 ans.
Le rapport de 2012 relevait que la France manquait de données sur l’hypersexualisation. Il s’appuyait surtout sur des études menées au Canada, en Belgique et au Royaume-Uni.