En France, 46 % des femmes de 25 à 65 ans déclarent une charge mentale élevée, contre 30 % des hommes. Ce chiffre vient de l’enquête Familles et Employeurs, menée en 2023 et 2024 par l’Institut national d’études démographiques (Ined), un organisme public de recherche. Elle porte sur 41 000 personnes et 9 000 établissements employeurs. L’Ined en a publié les premiers résultats le 23 juin.
La charge mentale désigne le fait de devoir penser en permanence à l’organisation du foyer, en plus des tâches elles-mêmes. L’Ined la mesure avec deux critères. Une personne a une charge mentale élevée quand elle se dit souvent ou toujours pressée par le temps. Elle doit aussi déclarer penser souvent ou toujours à trop de choses à la fois dans sa vie personnelle et familiale.
Une illustration du compte Instagram @illustrazije, repérée en juillet, met cette notion en image. Une mère, téléphone à l’oreille, pousse une poussette d’une main. Elle porte un sac rempli de courses. Dans son porte-bébé, l’illustratrice a dessiné un homme adulte, son conjoint. Le dessin présente donc la charge mentale des mères comme un adulte de plus à porter.
L’illustration de @illustrazije montre la charge mentale d’une mère qui porte son conjoint comme un enfant de plus
Le dessin repose sur des inscriptions en anglais. La sangle orange du porte-bébé porte le mot « manchild », qui signifie « homme-enfant ». Le sac de courses est marqué « Mental tote », un jeu de mots entre tote bag, le sac en toile, et mental load, la charge mentale.
L’enquête de l’Ined contient un résultat proche de cette image. Il figure dans une fiche consacrée à la charge mentale, signée par Constance Beaufils et Emmanuelle Cambois. La première est chercheuse en sciences sociales, la seconde travaille à l’Ined. Elles ont isolé les femmes en emploi qui n’ont ni enfant de moins de 15 ans ni proche à aider. Parmi elles, 41 % des femmes en couple déclarent une charge mentale élevée, contre 34 % de celles qui vivent seules.
Ce lien avec la vie de couple change quand il y a des enfants. Chez les mères d’un enfant de moins de 15 ans, le fait de vivre en couple modifie peu le résultat, selon les deux chercheuses.
La charge mentale élevée concerne plus de 60 % des mères d’enfants de moins de 15 ans et s’accompagne d’un risque de dépression plus élevé
La présence d’enfants pèse fortement sur ce résultat. Plus de 60 % des femmes qui vivent avec un enfant de moins de 15 ans déclarent une charge mentale élevée. La proportion est de 40 % chez les hommes dans la même situation. Sans enfant ni proche à aider, elle descend à 36 % des femmes et à 25 % des hommes.
La charge mentale est la plus forte entre 35 et 44 ans. À cet âge, 59 % des femmes ont une charge mentale élevée, contre 38 % des hommes.
Les deux chercheuses ont aussi mesuré la santé psychique des personnes interrogées. Parmi les femmes dont la charge mentale est élevée, 19 % présentent un risque de dépression. Elles sont 11 % quand cette charge est faible ou nulle. Chez les hommes, les proportions sont de 16 % et de 9 %.
Dans sept couples sur dix, la mère planifie l’emploi du temps des enfants : la charge mentale tient à l’organisation, que les pères partagent peu
Cette pression vient de tâches précises, que l’enquête détaille. Une autre fiche porte sur les couples où les deux parents travaillent et élèvent un enfant de moins de 14 ans. Elle est signée par Jeanne Ganault, chercheuse au Centre Maurice-Halbwachs, un laboratoire de sciences sociales. Dans environ 70 % de ces ménages, la mère prévoit l’emploi du temps des enfants.
Le linge suit la même répartition. La mère s’en occupe toujours ou le plus souvent dans 60 % des couples dont le plus jeune enfant a moins de 3 ans. La part atteint 72 % quand il a entre 11 et 14 ans. Les jeux et les loisirs sont partagés à égalité dans plus de la moitié des couples.
L’égalité déclarée reste rare. Seuls 20 % des couples où les deux conjoints travaillent décrivent un partage égal des tâches domestiques, selon le communiqué de l’Ined. Ce partage est le premier motif de conflit dans les couples.
Une étude menée aux États-Unis sépare les gestes de leur organisation. Elle vient des universités de Bath, au Royaume-Uni, et de Melbourne, en Australie, et a paru dans la revue scientifique Journal of Marriage and Family. Selon le communiqué de l’université de Bath, daté du 12 décembre 2024, 3 000 parents ont été interrogés. Les mères disent assurer 71 % des tâches de charge mentale du foyer. Les pères disent en assurer 45 %.
« Ce travail est souvent invisible, mais il compte. »
Ana Catalano Weeks, politiste à l’université de Bath, dans un communiqué du 12 décembre 2024
La charge mentale est décrite depuis 1984, mais le temps domestique des hommes a baissé de neuf minutes entre 1985 et 2010
Cette répartition est étudiée en France depuis quarante ans. La sociologue Monique Haicault a publié en 1984 « La gestion ordinaire de la vie en deux » dans la revue universitaire Sociologie du travail. Elle y décrit des femmes qui ont un emploi et restent occupées en pensée par leur foyer pendant leur journée de travail.
Le grand public a découvert l’expression bien plus tard. Le 9 mai 2017, la dessinatrice Emma a mis en ligne « Fallait demander », une bande dessinée sur la charge mentale dans le couple. Neuf mois après, l’institut de sondage Ipsos a interrogé 1 002 personnes pour O2, une entreprise de services à domicile. Dans cette enquête, 62 % des femmes souhaitaient que la situation change, et 69 % des hommes ne le souhaitaient pas.
Le temps passé aux tâches a lui aussi peu changé chez les hommes. Les chercheuses Clara Champagne, Ariane Pailhé et Anne Solaz ont comparé les enquêtes Emploi du temps de 1985 et de 2010. Ces enquêtes sont menées par l’Insee, l’institut national de la statistique. Le temps domestique quotidien des femmes est passé de 4 h 12 à 3 h 03. Celui des hommes est passé de 1 h 54 à 1 h 45.
Ces chiffres ont seize ans. L’institut mène une nouvelle enquête Emploi du temps en 2025 et 2026, la première depuis 2010.
En France, 81 % des pères prennent leur congé de paternité, mais la charge mentale reste plus forte chez les mères et leur carrière change davantage
La loi a pourtant donné plus de temps aux pères. Depuis juillet 2021, le congé de paternité dure 25 jours, contre 11 auparavant. Il s’ajoute aux 3 jours du congé de naissance. Quatre jours sont obligatoires. Selon l’enquête de l’Ined, 81 % des pères prennent ce congé au-delà des jours obligatoires, et 59 % le prennent en entier.
Un nouveau droit s’y ajoute cette année. Le congé supplémentaire de naissance est entré en vigueur le 1er juillet. Chaque parent peut prendre un ou deux mois, indemnisés à 70 % du salaire plafonné le premier mois, puis à 60 %. Il concerne les enfants nés ou adoptés depuis le 1er janvier, précise le site officiel Service-Public.
Les parcours professionnels des deux parents restent différents après une naissance. Dans l’année qui suit une naissance, 53 % des mères en emploi déclarent un changement professionnel, selon l’Ined. C’est le cas de 12 % des pères.